Han-Na Chang et la quête du bonheur

La «10e Symphonie» de Chostakovitch, qu’elle dirigera à Montréal, Han-Na Chang la voit comme une «énigme, un puzzle». Elle admire «la construction de la tension dans le 1er mouvement, alors que l’on sait d’après les témoignages et écrits à quel point il a eu du mal à composer ce passage».
Photo: Luciano Romano La «10e Symphonie» de Chostakovitch, qu’elle dirigera à Montréal, Han-Na Chang la voit comme une «énigme, un puzzle». Elle admire «la construction de la tension dans le 1er mouvement, alors que l’on sait d’après les témoignages et écrits à quel point il a eu du mal à composer ce passage».

Vingt-quatre ans déjà ! C’est à deux mois de ses 14 ans, en octobre 1996, que Han-Na Chang faisait ses débuts à Montréal en tant que violoncelliste dans un concerto de Haydn sous la direction de Charles Dutoit. L’Orchestre symphonique de Montréal lui avait même offert ses débuts à Carnegie Hall dans la foulée et l’avait accueillie à nouveau dès l’année suivante dans les Variations rococo.

Aujourd’hui, à 37 ans, la musicienne coréenne qui retrouvera Montréal cette semaine est cheffe d’orchestre et directrice musicale de l’Orchestre de Trondheim en Norvège. Un parcours étonnant. N’a-t-elle pas cumulé tous les préjugés lorsqu’elle a décidé de prendre la baguette ? Dans le milieu, d’aucuns regardent d’un œil suspicieux les instrumentistes qui dirigent, les femmes qui dirigent, les Asiatiques qui dirigent… « Et vous oubliez les jeunes qui dirigent : j’avais 29 ans. Quatre handicaps pour le prix de trois ! » s’amuse en entrevue Han-Na Chang.

La vie dure des préjugés

« Tout ce que vous dites est vrai : les gens sont suspicieux », confirme la musicienne. Qui justifie d’emblée ses choix : « J’ai changé parce que le répertoire pour violoncelle est limité. J’ai changé, car j’ai débuté ma carrière très jeune, donc se posait dès la vingtaine la question de grandir musicalement et de creuser la musique. Je me suis alors mise à étudier les grandes œuvres orchestrales. » Han-Na Chang a adoré cet univers : « Quand un compositeur compose pour un violoncelle, il est limité, alors que lorsqu’il écrit pour un orchestre, toutes les combinaisons de sons et de couleurs s’offrent à lui. »

Le changement d’orientation s’est bel et bien heurté à la réalité et aux préjugés. « Ils n’existent pas que dans l’industrie de la musique classique. Les préjugés sont dans les yeux des autres, mais la seule chose qui compte est : “Est-ce un handicap à vos yeux ?” Je ne me vois pas comme une instrumentiste convertie à la direction ; je ne suis pas une femme qui dirige, mais un chef d’orchestre ; je suis Asiatique, mais cela n’influence pas la manière dont je ressens Beethoven ou Chostakovitch parce que la musique de Beethoven ne parle pas qu’aux Allemands, elle parle à l’humanité. Évidemment, ces biais peuvent subsister dans les yeux des promoteurs et des administrations des orchestres. J’entends des administrations : “Oh ! Ils ne veulent pas de femmes qui dirigent”. Pensez-vous que cela vient du public ? Ce n’est pas le public qui engage les chefs.” »

La tendance de l’industrie qui œuvre très activement à la promotion des femmes cheffes a-t-elle eu des répercussions notables ces deux ou trois dernières années ? « Les changements sont subjectifs. Si vous posez la question à trois ou quatre cheffes, elles vous diront que, oui, le phénomène a augmenté la demande, peut-être parce qu’elles ont intéressé la presse. Pour bien d’autres, cela n’a rien changé du tout. Cette question d’exposition médiatique est la même pour les hommes. Au fond, dans le marché du divertissement, la musique classique, même si c’est une forme d’art sérieuse, est un très petit segment. »

Han-Na Chang souhaite repositionner la question : « Pensez à la perspective du public : le public a un choix de divertissement très large pour passer son temps libre. Aller à l’opéra ou au concert classique n’a pas la même signification que du temps de Mahler. Donc la vraie question est : quelle expérience allez-vous y vivre ? Alors oui, il y a besoin de plus de femmes cheffes d’orchestre statistiquement du fait que nous sommes la moitié de la population, mais la seule chose qui importe au bout du compte, homme ou femme, est quelle empreinte artistique partagez-vous avec un public ? Influencez-vous la manière dont les gens vont se sentir après avoir entendu une symphonie ? »

Plus largement, « la question des femmes cheffes ou des compositrices est une question d’industrie de la musique. La question générale est : comment les femmes peuvent-elles avoir une influence plus importante sur le monde ? Combien de femmes à la tête de pays ? Combien de femmes p.-d.g. dans les 100 entreprises majeures ? Combien de femmes dans les conseils d’administration ? C’est une question de représentation des femmes dans les instances de direction… Que l’industrie de la musique classique se pose désormais cette même question est au fond une bonne chose ».

Heureuse avant tout

Son premier poste. Han-Na Chang l’a eu en 2012 à la tête de l’Orchestre philharmonique du Qatar alors nouvellement créé. Elle en a subitement démissionné en septembre 2014 après un concert exaltant aux Proms de Londres. Nous étions curieux de savoir si l’orchestre lors de cette étonnante soirée, documentée sur YouTube, était au courant de son acte d’éclat du lendemain et avait joué ainsi pour elle. « Personne ne s’attendait à ce que je démissionne. Ce n’était pas prémédité de longue date. Cela s’est cristallisé autour de ces journées qu’il serait peut-être mieux que je m’en aille. Oui, les musiciens ont joué magnifiquement lors du concert des Proms. Mon problème était avec l’administration. Même si nous avons tous fait de notre mieux, au final, nous n’allions pas dans la même direction. Je suis partie pour préserver mon bonheur et mon équilibre.»

« Dans ces cas-là, poursuit-elle, il faut vous demander : “Qu’est-ce que je veux dans la vie ?” et il faut suivre votre cœur. Alors oui, il y avait le risque que l’on dise : “Oh, Han-Na Chang n’a fait qu’une saison au Qatar”. Mais maintenant, j’ai mon orchestre à Trondheim. J’y suis depuis quatre ans et ils ont renouvelé mon contrat dès la fin de ma première année. Il y a des orchestres pour lesquels vous êtes fait, avec lesquels vous avez envie d’être marié : vous avez besoin de cette chimie pour une relation à long terme. »

Han-Na Chang ne veut pas dire si ce coup d’éclat a pénalisé la carrière. « Pour moi, la carrière est importante. Mais ce qui m’importe est d’être heureuse chaque jour de ma vie. Lorsque j’ai démissionné de mon poste au Qatar, nous discutions même renouvellement de contrat. Si j’étais restée deux ou trois ans de plus, qu’est-ce que cela aurait fait à ma carrière ? Personne ne le sait. Mais ce que je peux vous dire : c’était la bonne décision pour moi. »

La 10e Symphonie de Chostakovitch, qu’elle dirigera à Montréal, Han-Na Chang la voit comme une « énigme, un puzzle ». Elle note qu’à certains endroits, « la manière dont Chostakovitch utilise le motif de notes lié à son nom (DSCH) est comme s’il ne savait pas qui il est, comme si ce motif lui glissait des doigts » et nous encourage à « penser à ce que cet homme a enduré pour rester fidèle à sa voix intérieure dans un environnement pareil, pour composer afin de rester en vie et continuer à créer ».

Han-Na Chang admire « la construction de la tension dans le 1er mouvement, alors que l’on sait d’après les témoignages et écrits à quel point il a eu du mal à composer ce passage. Il disait que ses forces l’abandonnaient, qu’il se sentait vieux. Or, le résultat est beethovénien, lapidaire, impérieux. Et ensuite, vous allez au 3e mouvement et même au 4e et vous vous dites : “Que fait-il ? Où va-t-il ?” Tout est ambivalent ».

Il en va de même avec les tempos, dont celui, effréné sur le papier, du 2e mouvement. « Je pense qu’il le souhaite le plus vite possible. Mais d’un autre côté, si vous cherchez des entrevues avec Mravinski, qui confrontait Chostakovitch à tous ses choix, vous constatez que parfois Chostakovitch disait une chose et pensait son contraire en termes de tempos. Et puis quand Karajan et Berlin sont allés jouer la Dixième à Moscou, Chostakovitch a dit : “Je n’aurais jamais pensé que ma symphonie pouvait être jouée ainsi”.  »

Nous partageons avec Han-Na Chang nos impressions de ce « moment incroyable » préservé par la radio de l’URSS et publié en CD il y a quelques années. Elle s’amuse de cette connivence : « Oui, Karajan, mais il faut aussi rendre hommage à Mravinski : vous savez ce qu’il était capable de faire avec cette symphonie ! » dit-elle en riant. « C’est la beauté de la musique classique et de toutes les grandes musiques : il y a plusieurs routes à explorer. C’est bien ce qui est fascinant. »

Les concerts de la semaine

Daniil Trifonov. Le grand virtuose est au Québec cette semaine. Dimanche à Montréal, avec un programme Scriabine, Beethoven (Sonate op. 110) et Prokofiev (8e Sonate), et mercredi à Québec avec un fabuleux programme Bach, unique au Canada, autour de l’Art de la fugue et qui comprendra aussi l’arrangement pour la main gauche réalisé par Brahms de la chaconne de la 2e Partita pour violon et une transcription de Jésus que ma joie demeure. À la Maison symphonique de Montréal, le dimanche 23 février à 14 h 30. Au Palais Montcalm de Québec, le mercredi 26 février à 20 h.

Bryan Cheng. Le jeune violoncelliste vainqueur du Concours OSM se produira avec l’orchestre le jeudi 27 février dans le concerto de Dvorak. Il s’agit du troisième des concerts dirigés par le chef et compositeur Matthias Pintscher comprenant le Prélude à l’après-midi d’un faune et La mer de Debussy. Lors des concerts de mercredi 20 h et jeudi 10 h 30, Emanuel Ax jouera le 20e Concerto de Mozart. À la Maison symphonique de Montréal, le jeudi 27 février à 20 h.

Han-Na Chang dirige Chostakovitch

Concert de l’Orchestre Métropolitain au théâtre Desjardins à LaSalle, le 26 février à 19h30, et à la Maison symphonique le 28 février à 19h30