«Waxing Moon»: besoin d’espace

L’espace qu’évoque Rebecca Foon dans sa manière de composer, c’est le temps qu’elle laisse aux notes pour résonner dans ce superbe et solennel album.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir L’espace qu’évoque Rebecca Foon dans sa manière de composer, c’est le temps qu’elle laisse aux notes pour résonner dans ce superbe et solennel album.

« J’ai voulu écrire un album dans lequel il y aurait beaucoup d’espace », explique Rebecca Foon, figure incontournable de la scène musicale expérimentale montréalaise depuis vingt ans. À l’évidence, elle avait besoin de ça. Besoin d’espace, besoin de faire un disque « plus personnel et intime ». « C’est vraiment le plus cru que j’ai jamais fait », d’où la nécessité de le présenter sous son propre nom plutôt que sous celui de son projet, Saltland, comme pour ses deux précédents. Compositrice, interprète, violoncelliste et militante environnementale, elle parvient sur le planant et précieux Waxing Moon à conjuguer une douleur personnelle avec la désolation climatique qui nous guette.

Le temps semble s’arrêter lorsqu’on écoute Waxing Moon. Rien ne bouge quand les cordes du violoncelle de Rebecca (révélée au sein de A Silver Mt. Zion et Esmerine) et celles du violon de Sophie Trudeau (de Godspeed You ! Black Emperor) enrobent les chansons. L’impression de quelque chose en suspens, quelque chose d’irrésolu. Ce sentiment hante l’album, de la première à la dernière pièce — c’est la même, intitulée New World, une composition instrumentale pour piano inspirée de la délicate et décharnée Für Alina du célèbre minimaliste estonien Arvo Pärt.

C’est d’abord ça, l’espace qu’évoque Rebecca. Le temps qu’elle laisse aux notes pour résonner dans ce superbe et solennel album enregistré au studio Breakglass avec l’aide des membres de sa grande famille musicale : Jace Lasek de The Besnard Lakes, Richard Reed Parry d’Arcade Fire, Mishka Stein et Patrick Watson, avec qui elle chante en duo sur la ténébreuse Vessels. La place laissée à sa propre voix sur ces chansons généralement langoureuses, hormis peut-être la cadencée et entêtante Wide Open Eyes au coeur du disque, rare moment plus lumineux d’un disque autrement taciturne.

« Ce disque est beaucoup celui d’un… heartbreak ? » La Vancouvéroise d’origine installée à Montréal depuis plus de vingt ans cherche parfois encore ses mots, même si elle s’exprime très bien en français. « Mais voilà ce qui se passe aussi avec le coeur : la tragédie et la peine d’amour peuvent devenir une opportunité pour l’ouvrir, le coeur. L’occasion de le faire grandir, de l’éveiller davantage, parce que je crois que c’est la raison pour laquelle nous sommes ici, pour faire grandir notre coeur. » C’est ça, l’image de Waxing Moon, expression signifiant « lune croissante » en français.

Mis à part ses études en musique classique, puis en composition électroacoustique à l’Université McGill, il y a un autre lien à découvrir entre Rebecca Foon et l’oeuvre du compositeur contemporain Arvo Pärt : un lien spirituel avec la musique. « Très spirituel ; je m’intéresse à la pensée bouddhiste, celle du Dalaï Lama et de [la moniale] Pema Chödrön. J’étais intéressée de comprendre comment ces leaders spirituels interprétaient les problèmes qui nous font face et s’ils avaient des solutions à ceux-ci. »

À la peine d’amour et à la perte de proches qui ont bouleversé la vie de la musicienne ces dernières années, et qu’elle exorcise à travers Waxing Moon, s’ajoute en effet une autre source de soucis : les changements climatiques. Rebecca tient ça de son père, Dennis, auteur et dramaturge célébré au Canada anglais, également connu pour son engagement environnementaliste.

Les textes de Waxing Moon tissent ensemble les remous personnels et planétaires, « le micro et le macro », explique Rebecca, qui a cofondé l’organisation Junglekeepers visant à créer une zone protégée dans l’Amazonie péruvienne et mis sur pied une série de concerts-bénéfices baptisée Pathway to Paris — en référence à l’Accord de Paris sur le climat adopté en 2015 — ayant réuni sur scène Thom Yorke, Patti Smith, Michael Stipe, Joan Baez, Cat Power et Lucinda Williams, pour ne nommer que ces artistes engagés dans la survie de notre planète.

« Les changements climatiques constituent un problème tellement énorme qu’il devient difficile pour une seule personne d’imaginer comment faire une différence, concède-t-elle. Tous ceux qui se préoccupent ne serait-ce qu’un peu de la question ont la même difficulté à faire ce constat : qu’est-ce qu’on peut faire pour éviter que la planète ne s’éteigne ? Or, lorsqu’on s’attarde ensuite à la dynamique de nos relations personnelles, à comment on se traite nous-même et les autres, on réalise que ça pourrait aussi être le reflet de la manière dont on agit avec la planète. »

Voilà le fil d’Ariane de Waxing Moon. « Les paroles lient tout ça ensemble, puisque les changements climatiques m’inquiètent et que j’ai eu aussi beaucoup de peine ces dernières années. Les textes mêlent conscience, changements climatiques et relations personnelles » de manière vive, naturelle et terriblement belle. Or, « le thème qui revient », dans ses réflexions, dans les écrits des leaders spirituels qu’elle dévore, puis aujourd’hui dans les paroles de son nouvel album, « c’est : amour et compassion. Simplement une manière de voir les choses différemment ».

Waxing Moon paraît sur étiquette Constellation le 21 février.