Florence K, chanteuse à l’écoute

<p>Si Florence chante et chantera, le descriptif «chanteuse» ne la définit plus. La musique est devenue pour elle facultative, complémentaire, périphérique.</p>
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir

Si Florence chante et chantera, le descriptif «chanteuse» ne la définit plus. La musique est devenue pour elle facultative, complémentaire, périphérique.

Florence. Florence tout court. Pas Florence K la chanteuse aux sept albums et quinze années de fort belle carrière, ni Florence Khoriaty, fille de Hany Khoriaty et Natalie Choquette. Pas Florence Riley non plus, même si elle se présente ainsi sur sa page Facebook depuis son mariage avec le musicien Ben Riley. De lamême façon que son nouvel album s’intitule Florence et qu’il n’y a que le prénom à lire sur la moitié éclairée de la photo de pochette, marcher vers elle dans le café de notre rendez-vous donne l’impression d’aller vers un puits de lumière, un lieu accueillant et apaisant, un visage bienveillant.

Florence qui sourit. Florence qui pose des questions. Florence qui écoute. Il faut bien quinze minutes avant que l’on parle d’elle. Et encore plus longtemps avant d’évoquer l’album. « Je pense que je pourrais devenir une bonne intervenante », dit-elle en souriant de son très large sourire, comme on ouvre une grande porte. « Il y a ce que j’ai vécu, ce que j’ai écrit dans mon livre [Buena Vida, Libre Expression, 2015], ce que j’ai chanté dans le spectacle que j’ai fait à partir du livre [Buena Vida en concert, 2016], et il y a tout ce que j’apprends depuis que je suis retournée aux études. »

À son expérience de la maladie mentale s’ajoute l’approfondissement du savoir théorique sur la question, ce que les autres en disent. « Ça a changé complètement la direction de mon regard. Moi, ça va, j’ai la bonne médication, je suis heureuse dans mon couple. Mais ça veut dire qu’il y a enfin de la place pour ce qui passe autour. Maintenant mille fois plus qu’avant, je vois les autres, je veux connaître leur histoire, comprendre comment ils sont arrivés où ils sont. Être à l’écoute. Aider. »

Le regard tourné vers les autres

À la page 206 de Buena Vida, elle écrivait : « Tout au long de mon cauchemar, je ne pense qu’à MOI. MA dépression. MON anxiété. MON insomnie. MA vie. » Cinq ans plus tard, Florence se considère comme « en transition de carrière ». Les études qu’elle mène, à temps plein et à long terme, rattrapage, bac, maîtrise, doctorat, visent une profession : psychiatre. « Idéalement, ajoute-t-elle. Ça pourrait être infirmière, ça pourrait être en travail social. » Chose certaine, le centre a changé de place.

Si Florence chante et chantera, le descriptif « chanteuse » ne la définit plus. La musique est devenue facultative, complémentaire, périphérique. Elle s’en est expliquée à ses fans sur les réseaux sociaux : « Maintenant, la musique est redevenue un hobby, une passion ! Pas une source de stress professionnel ! J’ai retrouvé le feu que j’avais perdu dans les dernières années. Loin de moi l’idée de quitter la musique, mais je veux continuer à l’aimer et à la faire bien ! Pas devenir frustrée le jour où, avec les remous de l’industrie, avec la pression de l’âge, des modes et de l’image dans mon métier, ça deviendra trop difficile. »

C’est déjà pas évident. « L’album qu’on a fait l’an dernier, We Love Belafonte, a été une grosse perte financière. Il n’y a presque pas eu de spectacles. J’avais déjà commencé à me dire que je ne gagnerais plus ma vie en faisant de la musique. Et que c’était OK. Le switch se faisait dans ma tête. J’avais eu une belle carrière, que je voulais célébrer, pas regretter. » Restait C’est formidable ! With Florence K, l’émission de radio qu’elle anime à la radio de la CBC. Elle y est parfaitement heureuse, l’objectif n’y est pas braqué sur elle. Elle peut parler aux gens, tout près du micro. « C’est le médium le plus intime, le plus vrai, écrit-elle encore à ses fans, je n’y fais pas de la musique, je parle de la beauté de celles des autres. Je ferais ça toute ma vie… »

Le plaisir de parler de chanson francophone à la communauté anglo lui donne des ailes : « Je dois peindre des images pour que les gens qui ne parlent pas le français comprennent la signification de la chanson. Ce n’est pas moi qui suis à l’avant. Je les ai eues, mes années de reconnaissance, avec toute la lumière sur moi. J’en avais besoin, j’ai été rassasiée. Là, j’ai pas besoin d’être maquillée, rien. C’est très, très apaisant. »

La chanson à sa bonne place

Un contrat avec la boîte Ad Litteram supposait au moins un autre album. « Je me suis dit : “Fais-le sans te demander si ça va se vendre ou pas, et après tu mettras la clé sous la porte, that’s it”. Si j’ai des shows, tant mieux. Mais je n’avais plus aucune attente : mon futur était déjà ailleurs. » Et oui, comme ça arrive quand on lâche vraiment prise, quand on n’est plus en représentation, la chanson s’est montré le bout du refrain, et la chanteuse a tout naturellement dit oui. « Je ne jouais pas ma vie. Je n’avais plus peur. »

Ça a donné des chansons qui parlent des autres, avec ses mots et les mots des autres (Jeff Moran, David Goudreault, principalement), avec des musiques pas nécessairement jouées au piano comme avant (c’est souvent du Daran, chansons de guitare) : « Ma fille m’a dit qu’au piano, j’inventais tout le temps la même chanson… Elle avait raison. » Dans Valentine, elle parle des jeunes fashions victims et des jeunes Philippines du même âge qui confectionnent les vêtements dans les workshops. Dans Ce n’est que ma tête (texte de Florence et Moran, musique de Ben Riley), elle parvient tout tendrement à expliquer que la maladie mentale n’éloigne pas les cœurs. Heureux, écrite avec Goudreault, parle de « l’homme que je suis devenu [qui] aurait pu faire mieux ».

« Avec David, avec Jeff, j’ai d’autres points de vue que le mien. Je ne ramène pas leur propos à moi. J’entends leurs mots, leurs regrets, leurs désirs, autant que je les relaie. » Un peu comme dans un cours pratique de son cursus d’étudiante. « Oui, c’est pas mal ça. J’apprends. Je partage. C’est encore de la chanson, mais ça fait partie de ma nouvelle vie. » Son regard est à la fois rieur et doux. Elle est Florence, l’aidante qui chante.

 

Florence

Florence K, Ad Litteram