L’orgue se rebâtit un répertoire

Olivier Latry a inauguré le grand orgue de la Philharmonie de Paris le 6 février 2016.
Photo: Jacques Demarthon Agence France-Presse Olivier Latry a inauguré le grand orgue de la Philharmonie de Paris le 6 février 2016.

Mardi, Kent Nagano et Olivier Latry, organiste émérite du Grand Orgue Pierre-Béique de la Maison symphonique de Montréal, présenteront Waves, un « duo pour orgue et orchestre » de Pascal Dusapin. Cette première mondiale s’inscrit dans une vague de créations d’oeuvres suscitées par l’implantation croissante d’orgues dans les nouvelles salles de concerts. Le Devoir s’entretient du phénomène avec Olivier Latry.
 

L’idée d’un lien entre la recrudescence de la construction de nouvelles salles et la naissance d’un nouveau répertoire d’œuvres pour orgue et orchestre était au départ purement intuitive. Un phénomène reste pourtant évident : contrairement à celles construites dans les années 1960, 1970 et 1980, les salles de concerts des 25 dernières années intègrent désormais presque toutes un orgue.

Quand je vois que l’on refait la salle du Lincoln Center à New York et qu’on n’y met pas d’orgue, c’est proprement scandaleux !

« Huit sur dix environ », estime Olivier Latry, qui considère toutefois qu’il faut « toujours se battre » alors que « cette tendance est là, que les concertos sont nombreux et que l’orgue est présent par ailleurs dans le répertoire, dans des œuvres de Strauss, Bartók, Respighi, Elgar ou dans des pièces avec chœur ». Il y a encore des salles qui rechignent à une telle installation. « Quand je vois que l’on refait la salle du Lincoln Center à New York et qu’on n’y met pas d’orgue, c’est proprement scandaleux ! » s’insurge le musicien.

Lorsque Olivier Latry s’est battu avec ses collègues François Espinasse et Michel Bouvard pour préserver l’orgue de Radio France, il a dénombré plus de 400 concertos pour orgue et orchestre « toutes époques et tous styles confondus ». Le répertoire est donc déjà présent. Son développement s’est accéléré, mais Olivier Latry observe que « dès la fin du XXe siècle, des œuvres avec orgue ont été composées sans destination réelle ». Par contre, il confirme une observation : « Chaque fois que j’ai inauguré un orgue dans une salle, on a créé un concerto, sauf pour la Philharmonie de Paris. »

Définir un instrument

On ne peut envisager le répertoire sans considérer les instruments. La bataille pour l’orgue de concert menée à Paris a beaucoup servi. Olivier Latry est le conseiller au moment de l’édification de nombreuses orgues dans les nouvelles salles. « Quand les orgues de la radio et de la Philharmonie, à Paris, ont été imaginées, nous nous sommes vraiment posé la question de définir les besoins d’un orgue de salle. Nous sommes aussi parti de cette problématique : pourquoi les chefs d’orchestre ne voulaient-ils pas utiliser les orgues de salle ? Nous avons donc établi un cahier des charges. Ce cahier établi à Paris a servi à Montréal, à Taiwan, à Helsinki et dans d’autres endroits. »

Ces orgues reposent désormais tous une même idée : « Il faut un orgue qui serve à un orchestre, donc un instrument qui puisse passer très vite du pianissimo au fortissimo et l’inverse, un instrument doté d’énormément de couleurs qui ait une inertie semblable à l’orchestre et ne soit pas agressif. À partir de ce portrait, les facteurs ont créé des instruments très différents, et c’est cela qui est magnifique. »

Auparavant, si les orgues n’étaient pas employés, c’est souvent parce qu’un « orgue d’église » placé dans une salle de concert n’a aucune utilité. « Le pire exemple que je connaisse, c’est à Taipei. Il y a un orgue vraiment magnifique d’un facteur hollandais entièrement mécanique de 80 registres, dans un style baroque sans compromis. Dans son genre, il est magnifique. Mais… » Quand il faut changer de registration, le chef ne peut arrêter l’orchestre. L’utilisation en concert avec orchestre est impossible.

La modélisation de l’orgue de concert moderne telle que vu par Olivier Latry et ses collègues gagne désormais le monde, ce qui permet aux compositeurs de travailler sur un matériau prévisible.

Jouer et rejouer

Olivier Latry ne souhaite pas dégager de grandes lignes esthétiques dans les œuvres nouvellement créées pour ces instruments : « Je voudrais que les compositeurs soient sincères par rapport à leur art et par rapport à ce qu’ils ont l’habitude de faire. » Parmi les œuvres qu’il a créées lors d’inaugurations, Olivier Latry évoque Gerald Levinson pour le Kimmel Center de Philadelphie, Kaija Saariaho à Montréal et Benoît Mernier pour l’inauguration de l’orgue du Bozar de Bruxelles.

« Il ne faut pas chercher des tendances. Michael Gandolfi, à Boston, a écrit une pièce presque néotonale. Je me suis dit : “Allons à fond là-dedans”, car je suis là pour l’accompagner dans sa démarche. »

L’œuvre de Dusapin, qui sera créée à Montréal la semaine prochaine, est une pièce en un mouvement. « Le nom de Vagues lui correspond assez bien, avec une alternance de passages lents et rapides et beaucoup de couleurs. L’orchestration est foisonnante, mais très paradoxalement, la musique est conçue pratiquement avec un mode unique qui donne une unité harmonique à la pièce. Ce mode est traité différemment selon les couleurs et les caractères. »

Olivier Latry souligne que Pascal Dusapin connaît bien l’orgue, car il en a joué quand il était jeune. « Nous avons beaucoup échangé, par exemple sur le rapport entre l’orgue et l’orchestre afin que les deux ne se phagocytent jamais. »

La collaboration s’est nichée jusque dans l’élaboration de l’œuvre. « À un endroit, Dusapin voulait une espèce de glissando impossible à réaliser à l’orgue. Donc, je lui ai proposé des solutions avec les jeux harmoniques, les tierces, les septièmes etc., combinaisons qui permettent d’une certaine façon d’avoir du quart de ton. Ce sera plus compliqué à jouer pour moi, car je devrai jouer un do sur un clavier, un mi sur un autre clavier, un ré dièse, etc. Mais tout cela me permet de pénétrer dans l’idéal sonore du compositeur. »

Ce travail de collaboration lors de la création fascine Olivier Latry dans l’idée de décoder les priorités d’un compositeur. « On est toujours en train de se demander comment jouait Bach, comment jouait Couperin ou Franck. Or, on peut obtenir des réponses en parlant avec les compositeurs avec lesquels on travaille. Ils mettent le doigt sur des choses qui nous paraissent anodines, à nous les interprètes. »

Au-delà de la création il s’agit ensuite de faire rentrer des œuvres dans le répertoire. Et là, on se heurte à la frilosité ou au manque de curiosité des programmateurs et, parfois, des publics. Alors que nous considérons que la 7e Symphonie « Insect Life » de Kalevi Aho pourrait être l’équivalent des Tableaux d’une exposition de Moussorgski au XXIe siècle, Olivier Latry tente de faire rejouer les œuvres de Jean-Louis Florentz, notamment « Le Requiem de la Vierge, une pièce majeure de la musique française de la fin du XXe siècle. »

Dans le répertoire moderne pour orgue et orchestre, l’objet de sa passion est tout trouvé. « J’étais en résidence au Kulturpalast de Dresde et il était question que nous programmions le 1er Concerto de Thierry Escaich. Entre-temps, j’ai entendu le 3e Concerto, que j’ai trouvé renversant. Nous en avons joué la création allemande. On dit toujours que les compositeurs ne jouent pas bien leurs œuvres. Escaich est le parfait contre-exemple : c’est un interprète hors pair, un organiste hors pair, un improvisateur hors pair, un compositeur hors pair. À ce point, cela tient du miracle. Son interprétation de son concerto a été une référence de travail. » Le 3e Concerto pour orgue d’Escaich est-il donc une priorité de programmation ici ? « Absolument, et ce que je vais dire n’élude aucunement les autres concertos, mais si les pianistes ont le 3e Concerto de Rachmaninov ; nous, on a le 3e d’Escaich ! »

Un point sur l’orgue de Notre-Dame

Olivier Latry, organiste de Notre-Dame de Paris, a accepté de faire le point sur l’état de son instrument. « L’orgue est là et attend son sort », nous résume-t-il. « On met des plateformes en bois sur la voûte pour l’ausculter plus en détail. Actuellement, la cathédrale n’est pas encore sécurisée. On est dans une phase de contrôle. Une grue va être installée pour démonter l’échafaudage. » En effet, pour les travaux à l’origine de l’incendie, l’architecte avait eu l’idée d’un échafaudage ne touchant pas à la structure : heureusement. « La flèche s’est effondrée, l’échafaudage a tenu, mais tout a fondu et s’est soudé. Donc il faut l’enlever, mais sans le faire tomber. C’est très compliqué. »

 

Quant à l’orgue, « heureusement l’hiver n’est pas trop froid, car la cathédrale est en plein vent ; il n’y a plus de vitraux. Après la canicule de cet été, un hiver très froid aurait été dangereux pour tous les éléments qui doivent être étanches. Si tout se passe bien, a priori, dans cinq ou six mois, on mettra un échafaudage devant la tribune, l’orgue sera démonté, décontaminé et stocké. La réinstallation est prévue pour le Te Deum du 16 avril 2024. On y croit tous. »

 

Après diagnostic de l’expertise de l’édifice, « la restauration intérieure ne sera pas un problème », selon Olivier Latry. Est-ce que l’extérieur sera achevé en 2024 ? « Probablement pas. Tout peut se faire rapidement si on reconstruit à l’identique. Mais reconstruira-t-on à l’identique ? On n’en sait rien. »

Les concerts de la semaine

Ben-Hur. La salle Bourgie propose Ben-Hur en ciné-concert. Il ne s’agit pas du péplum de près de quatre heures de 1959, mais de la version muette de Fred Niblo (1925), dont la projection sera accompagnée par des musiciens (violon, clarinette, piano, percussion) improvisateurs. Mercredi 19 février à 19 h 30.

 

Gemma New. Dans le cadre de ses concerts en journée qui nous ont valu de belles découvertes, I Musici accueille la cheffe néo-zélandaise Gemma New dans un programme regroupant Fantaisie et fugue BWV 542 de Bach, Shaker Loops de John Adams et la Symphonie pour cordes no 7 de Mendelssohn. À Bourgie, jeudi 20 février à 11 h et à 18 h.