1935-2020: Mirella Freni, la douce fiancée de l’opéra

Mirella Freni lors du Marché international du disque et de l’édition musicale, à Cannes, en 2010
Photo: Valery Hache Agence France-Presse Mirella Freni lors du Marché international du disque et de l’édition musicale, à Cannes, en 2010

C’est l’une des plus grandes sopranos de l’après-guerre, l’une des plus belles voix jamais documentées au disque qui s’est éteinte dimanche à l’âge de 84 ans. Mirella Freni était une incarnation de la perfection dans les grands rôles de Puccini ou de Verdi qui ont marqué sa carrière.

« O soave fanciulla », ô douce jeune fille… S’il y avait un ténor chantant pour l’éternité ces paroles à une soprano dans La bohème de Puccini, ce serait Luciano Pavarotti à Mirella Freni dans l’indétrônable enregistrement d’Herbert von Karajan paru chez Decca.

Mirella Freni qui, pour de nombreux amateurs d’opéra, restera comme la plus grande interprète du rôle de Mimi de cet opéra emblématique était née en 1935 à Modène quelques mois avant Luciano Pavarotti, qu’elle côtoya dès sa jeunesse et lors de ses études. C’est dans sa ville que Mirella Freni avait fait ses débuts dès l’âge de 20 ans en chantant le rôle de Micaëla dans Carmen.

Dès le début de sa carrière, son soprano plutôt léger et son charme font d’elle une titulaire de rôles tels que Susanna des Noces de Figaro (qu’elle chantera encore dans les années 1970 par exemple dans le film de Jean-Pierre Ponnelle avec Hermann Prey) ou Nanetta dans Falstaff. Mais Mimi n’attendra pas longtemps, puisqu’elle aborde le rôle en 1957 juste après avoir donné naissance à sa fille unique, née d’une première union avec le chef Leone Magiera (Freni épousera ensuite la basse russe Nicolaï Ghiaurov).

Sagesse et prudence

Mirella Freni, c’est la soprano d’Herbert von Karajan dans le répertoire italien. Elle rencontre le chef à la Scala en 1963 dans La bohème mise en scène par Franco Zeffirelli. Un film de cetteproduction sera réalisé quelques années plus tard et publié en DVD. La bohème de Decca, gravée à Vienne, n’est pas la seule référence au disque. Madame Butterfly en est une autre, tout aussi indétrônable, avec Pavarotti et Christa Ludwig. La troisième qui vient immédiatement à l’esprit, c’est l’Otello de Verdi avec le Canadien Jon Vickers et toujours Karajan à la baguette, cette fois pour EMI. La Desdémone de Freni est aussi mythique que sa Mimi. Sa Butterfly, elle la réservera au disque et à la caméra de Jean-Pierre Ponnelle dans une vidéo qui fera date dans la manière de filmer l’opéra.

Cette douce fiancée de l’opéra n’a jamais été une guerrière façon Callas. Elle n’était la rivale de personne, car elle n’en avait aucune. Elle était douceur, suavité, velours vocal. En tant que chanteuse, elle incarnait la sagesse, ne se frottant pas à des rôles trop gros pour sa voix, refusant Tosca ou Butterfly en scène. Turandot, bien sûr — mais elle chanta le rôle de Liu dans cet opéra, notamment au Met.

Si Freni ne se hasarda pas à grand-chose, c’est parce qu’elle s’était heurtée trop précocement à La Traviata en 1964. La Scala ne le lui avait pas pardonné. Le souvenir de Callas était trop proche, sans doute. Pas de place dans les esprits pour autre chose. Sept ans plus tard, le même public fera un triomphe à sa prise du rôle d’Amalia dans Simon Boccanegra de Verdi. L’enregistrement de Claudio Abbado, avec Cappuccilli, Carreras, Ghiaurov et Van Dam (DG), est lui aussi référence pour la nuit des temps.

Les années 1970 marqueront le virage définitif vers Verdi. À Karajan, qui l’avait fait triompher dans Desdémone, elle dédie son incarnation d’Élisabeth de Valois dans Don Carlo et elle osera Aida à Salzbourg en 1979.

La voix est superbe, intacte dans les années 1980, marquées de manière plutôt surprenante par Tchaïkovski, avec Tatiana dans l’Eugène Onéguine de James Levine et Lisa dans La dame de pique de Seiji Ozawa. Son dernier grand rôle est celui de Fedora de Giordano, dans les années 1990. Il est documenté par deux DVD, dont un avec Placido Domingo sous la direction de Roberto Abbado, au Metropolitan Opera en 1996. La scène new-yorkaise avait succombé au charme de Freni dès 1965. Elle y a chanté près de 150 fois.

La dernière apparition scénique de Mirella Freni date de 2005 à Washington. Sa retraite était très occupée par l’enseignement, car elle avait créé une école de chant visant à faire de Modène la capitale mondiale du bel canto.