Le sens du patrimoine

La gouverneure générale Julie Payette était venue se joindre aux choristes pour le concert à Ottawa jeudi et avait fait le voyage, vendredi, pour chanter le concert à la Maison symphonique.
Photo: François Goupil La gouverneure générale Julie Payette était venue se joindre aux choristes pour le concert à Ottawa jeudi et avait fait le voyage, vendredi, pour chanter le concert à la Maison symphonique.

La composition du choeur du Métropolitain participant à cet hommage au 10e anniversaire de la mort de Jacques Hétu, dans une association de sa 5e Symphonie (dont le choeur final est composé sur le poème Liberté de Paul Éluard) avec la Grande Messe en ut de Mozart, réservait une petite surprise, puisque la gouverneure générale Julie Payette était venue se joindre aux choristes pour le concert à Ottawa jeudi et avait fait le voyage, vendredi, pour chanter le concert à la Maison symphonique.

Son Excellence mélomane et musicienne avait bien choisi sa soirée et son partenariat musical, car même si on avait une idée précise de la 5e Symphonie de Jacques Hétu à travers la création québécoise de juillet 2010 à Lanaudière sous la direction de Yoav Talmi et la première mondiale à Toronto, captée par Radio Canada et publiée en CD, Yannick Nézet-Séguin en a exacerbé le relief, le dramatisme et l’éloquence.

Une alliance avec le Conservatoire

À l’écoute de la sauvagerie du 2e mouvement, de la poignante insistance de la dissonance rappelant la 10e Symphonie de Mahler dans le 3e volet, mais aussi de la fausse insouciance du volet initial, on se disait que de voir cette oeuvre relue par un chef qui a dans le sang, comme peut l’avoir Yannick Nézet-Séguin, la 4e Symphonie de Chostakovitch, c’est une tout autre expérience.

La 5e Symphonie raconte officiellement Paris avant la Seconde Guerre mondiale, puis Paris envahie, occupée et libérée. Yannick Nézet-Séguin en a dévoilé aux auditeurs avant le concert un code plus intime, celui du compositeur face à la maladie envahissante qui aura raison de lui (la Cinquième est la dernière partition de Jacques Hétu). Le public, très concentré et enthousiaste, a montré que cette oeuvre parle à tous. L’audition a mis en relief de nouvelles clés dont Hétu a parsemé sa composition. Ainsi, l’ultime déchirement du troisième mouvement est suivi d’une cellule de quatre notes scandée par les percussions, clin d’oeil sans doute au destin dans l’acceptation beethovénienne (5e Symphonie) du terme. Le Finale bénéficiait d’une prononciation très claire du choeur, meilleure que celle du choeur de Toronto, documenté en CD.

Ce concert, dédié à René Bernard, bassoniste, membre fondateur du Métropolitain, récemment décédé, marquait le début du partenariat étroit entre le Métropolitain et le Conservatoire de musique et d’art dramatique du Québec. Ce partenariat s’était matérialisé dans l’après-midi par une répétition publique de l’Orchestre du Conservatoire dirigée par Yannick Nézet-Séguin et par un avant-concert d’un étonnant jeune pianiste thaïlandais de 16 ans, Montréalais depuis 1 an et élève de Richard Raymond. Le Conservatoire a eu le nez fin en le déléguant pour jouer un « Prélude OM ». Il s’appelle Chaithawat Atiphophai et c’est ici qu’en premier vous aurez tenté de prononcer son nom que vous ne manquerez pas de relire.

Mozart incarné

En seconde partie Yannick Nézet-Séguin a dirigé la Messe en ut mineur de Mozart, toujours si belle qu’on se demande pourquoi on ne l’entend plus. La pulsation était très juste, l’éloquence superbe. L’originalité principale était le choix de deux voix féminines très dissemblables alors que l’on cherche en général plus de similarité pour préparer les effets d’aigus alternés du « Domine Deus ». Nous avons été très heureux de retrouver Carolyn Sampson, toujours aussi cristalline et fine, avec des pianissimos sublimes dans le Kyrie et « Et incarnatus est ». Elle a tenté beaucoup de choses parfois audacieuses au niveau de l’émission sonore. Mais la voix semble se prêter à tout. Julie Boulianne a toujours un très beau timbre cuivré. Les hommes sont moins sollicités. Nous n’avons pas tout à fait compris ce que le chef pouvait trouver de si extraordinaire au ténor Jonas Hacker au point de l’employer autant que le dit sa biographie.

Excellente surprise de la part des choeurs, avec une articulation nette dans les fugues (« Osanna in excelsis »), des forte pas trop tendus, une bonne justesse et précision, bref une prestation parmi les meilleures, si ce n’est la meilleure, que nous ayons entendue de la part de cet ensemble. Le Credo était un beau modèle d’éloquence, jamais forcée. Parmi les choses étranges, citons essentiellement la registration de l’orgue très « dimanche à Notre-Dame de Paris, avec le bonjour de Louis Vierne », dans le « Gratias » et le « Qui tollis ».

Bien au-delà d’une simple programmation, cette soirée éclaire la question de la responsabilité des institutions musicales dans la construction de patrimoines musicaux durables. L’industrie de la musique a conduit à une hyper médiatisation des interprètes et notamment des chefs d’orchestres. On peut en rester là ou en faire quelque chose.

Par exemple, après s’être imposé en faveur de Sibelius dès les années 1950, Herbert von Karajan avait largement manqué l’opportunité d’utiliser son impressionnante aura en faveur d’un renouvellement de répertoire, attirant les projecteurs sur sa personne et ressassant à l’envi Beethoven, Brahms, Bruckner et Tchaïkovski, piliers du répertoire aujourd’hui encore.

Avec la politique de création qui se dessine au Met et en soulignant l’importance d’avoir des balises dans notre répertoire, ici ou lorsqu’il se déplace avec l’Orchestre Métropolitain à l’étranger, Yannick Nézet-Séguin semble avoir compris que si, certes, il attire immanquablement la lumière, sa mission est de faire briller l’institution, le terroir et le patrimoine. Bref, ce qui l’entoure.

Mozart grandeur nature

Jacques Hétu : Symphonie n° 5. Mozart ; Grande Messe en ut mineur, K. 427. Carolyn Sampson (soprano), Julie Boulianne (mezzo), Jonas Hacker (ténor), Philippe Sly (baryton-basse), Choeur et Orchestre Métropolitain, Yannick Nézet-Séguin. Maison symphonique de Montréal, vendredi 7 février 2020,.