Sur les nouvelles ailes du chant

Le compositeur estonien Arvo Pärt lors d’un concert à Copenhague en 2008
Photo: Kristian Juul Pedersen / Scanpix Denmark / Agence France-Presse Le compositeur estonien Arvo Pärt lors d’un concert à Copenhague en 2008

Ola Gjeilo, Eriks Esenvalds, Owain Park, Kim André Arnesen : des noms de compositeurs encore inconnus il y a cinq ans apparaissent désormais dans des anthologies discographiques de leurs œuvres chorales. Quelle est l’origine de cette tendance et que peut-on en retenir ?

Tout vient d’une impasse et d’un phénomène. L’impasse est celle de la nature du traitement de l’expression vocale dans la création contemporaine après la Seconde Guerre mondiale. Pourquoi des gens chantent-ils et comment le font-ils, par exemple sur une scène d’opéra ?

Les réponses insatisfaisantes à cette question ont amené à une grave crise de l’art lyrique dans la seconde moitié du XXe siècle. Dans la musique chorale, une fois explorés les confins de l’harmonie et de la complexité (Friede auf Erden d’Arnold Schoenberg ou Epithalame d’André Jolivet), l’expression traditionnelle a pu se transformer en cris, chuchotements et onomatopées.

Pendant que la France, l’Allemagne ou l’Italie se lançaient dans des recherches musicales, certains pays, comme la Hongrie avec Lajos Bardos (1899-1986), mais aussi les pays baltes, n’ont pas dévié d’une certaine tradition.

C’est d’Estonie qu’est venu le phénomène, avec Arvo Pärt, qui, il y a trente ans environ, a relancé un vaste intérêt planétaire pour la musique chorale. Une série de disques Pärt, parus entre 1987 et 1997 chez ECM par le Hilliard Ensemble, dont l’emblématique Passio en 1988, montraient qu’une musique étale, souvent planante et modulante, déclenchait chez nombre d’auditeurs une sorte de fascination quasi mystique.

Le tournant fut profond et durable : Pärt prouvait que la musique vocale n’était pas morte et que la voie à suivre n’était pas la complexification.

Whitacre et Lauridsen

La musique épurée de Pärt est d’inspiration religieuse. Chrétien orthodoxe, il tire ses racines des chants orthodoxes et grégoriens et joue sur le temps et les modulations.

Aux États-Unis, en Californie, le sens du pragmatisme va donner naissance à un autre courant. Eric Whitacre a raconté en 2009 au Devoir que sa passion pour le chant choral lui était venue à l’âge de 18 ans, à l’université, et qu’il ne connaissait rien à la musique classique auparavant. « Après trois ans, j’ai écrit une œuvre en cadeau pour le chef de chœur. Tout est parti de là… » Nous sommes en 1991. Ses références sont Debussy, Ravel et Bach. Ses influences, Morten Lauridsen et Arvo Pärt.

Deux lignes de conduite : se détacher du contenu religieux, en mettant en musique des poèmes, et vendre beaucoup de partitions (« J’essaie d’écrire, sans compromis, pour divers types de chanteurs. Mon but est que, même si cela apparaît difficile, cela soit assez simple à chanter »).

Ce faisant, Eric Whitacre (50 ans) émule Morten Lauridsen (76 ans), Américain d’ascendance danoise. À l’occasion du portrait que Le Devoir lui avait consacré en 2015, Lauridsen mettait en avant les poètes « qui nous éduquent, nous éclairent, nous élèvent », ajoutant : « J’ai composé de la musique sur des poèmes de Pablo Neruda, Robert Graves, Rainer Maria Rilke.

Ces textes parlent à tous, car ils parlent de la condition humaine, de l’amour, de la spiritualité, de la beauté. Elle est là, la connexion avec les gens. »

Malgré son antériorité dans le métier, Lauridsen a lui aussi attendu les années 1990, et l’âge de 50 ans, pour connaître le succès, avec une œuvre en langue française : Les chansons des roses sur des poèmes de Rainer Maria Rilke.

Son chef-d’œuvre, Lux Aeterna, a été joué par I Musici et Jean-Marie Zeitouni à Montréal en octobre 2019, et une monographie de ses œuvres a été publiée par Deutsche Grammophon il y a un an.

Les héritiers

Pärt, Whitacre et Lauridsen sont les trois success-stories qui semblent avoir lancé une véritable lame de fond renouvelant un répertoire choral qui s’était plus ou mois arrêté à Francis Poulenc et à Benjamin Britten, sauf pour des chœurs professionnels très pointus affrontant le Lux Aeterna de Ligeti et autres expressions de prouesses d’intonation, comme les transcriptions du grand maître de chœur Clytus Gottwald, créateur, par ailleurs, de l’œuvre de Ligeti.

On pourrait d’une certaine manière rapprocher la présente vague de celle du « néoclassique » instrumental. Sauf qu’il n’y a pas vraiment de revendication classique à usurper dans le cas de la musique chorale : les sources culturelles sont claires.

Par ailleurs, la redondance pseudo minimaliste pauvrette, dans un contexte mélodique ressassé, mènerait droit au mur, car c’est le travail harmonique et sur les modulations qui enrichit l’expérience musicale. On trouve parfois des acteurs en commun.

Ainsi le Norvégien Ola Gjeilo, dont l’écriture chorale nous avait subjugués dans un portrait publié en 2016 par Decca, notamment pour un Ubi Caritas très inspiré, vient de publier un CD de piano seul (Night, Decca) d’une pauvreté à pleurer.

Nous avions certes déjà noté le relatif rachitisme de l’écriture, mais salué le côté alors « irrésistible » de l’inspiration de Gjeilo comme compositeur choral. On attend désormais confirmation encore plus irrésistible que la Sunshine Mass parue en juin 2019 sur étiquette Gia, très « néo pas grand-chose ».

Pour trouver plus de richesse musicale, nous vous avons déjà parlé ici, en 2018, de Kim André Arnesen, un compositeur de 40 ans qui mélange « trois tasses de Morten Lauridsen, deux tasses d’Ola Gjeilo, une tasse d’Eric Whitacre » pour parvenir à une écriture nettement plus « classique » et élaborée que celle de Gjeilo. Contrairement à Lauridsen, l’inspiration est ici sacrée, et non poétique. Autre nom déjà cité : Owain Park qui a eu, à 25 ans, l’honneur d’un enregistrement chez Hyperion. Park a été formé en Angleterre et sa musique se rapproche de cet univers où ont œuvré d’autres acteurs du renouveau, notamment John Rutter, chef de chœur et compositeur.

« Pop chorale cultivée »

Avec Arnesen et Park, on s’approche cependant d’une sorte de « pop chorale cultivée » qui, sur un versant plus « pop », a fait la fortune de Karl Jenkins. Pour ceux que cela intéresse, le meilleur CD du fameux Jenkins est Motets par Polyphony et Stephen Layton.

À la recherche de plus de substance musicale, les pays baltes peuvent nous fournir de quoi poursuivre le chemin entamé avec Arvo Pärt. Parmi les « classiques », un autre Estonien, Veljo Tormis (1930-2017), s’est intéressé aux sources populaires, là où Pärt se concentrait sur la spiritualité. ECM a consacré de belles parutions à Tormis.

Dans les générations subséquentes, aucune anthologie n’a hélas été consacrée à Urmas Sisask (né en 1950), dont on trouve la musique dans des compilations Baltic Voices de Paul Hillier (Harmonia Mundi) ou Baltic Exchanges de Stephen Layton (Hyperion).

L’un des noms les plus intéressants est désormais un Letton de 43 ans : Eriks Esenvalds.

C’est expressif, très bien écrit, pas forcément planant. La parution la plus récente (There Will Come Soft Rains chez Signum), assez mitigée, montre que la qualité chorale ne saurait souffrir d’aucun compromis.

Pour faire connaissance, les deux grandes parutions consacrées à Esenvalds sont The Doors of Heaven chez Naxos et At the Foot of the Sky du Chœur national letton, un disque hélas peu accessible.

Et les découvertes ne font que commencer !

Les concerts de la semaine

Orchestre de l’Agora. Nicolas Ellis et son Orchestre de l’Agora nous mitonnent un « Cabaret Bel Canto », concert organisé en partenariat avec l’Atelier lyrique de l’Opéra de Montréal, comme le fut jadis l’excellent projet Mozart-Da Ponte. Billets vendus entre 15 et 42 dollars, ambiance cabaret avec table au parterre et sièges au balcon et airs de Bellini et Donizetti notamment, avec 37 instrumentistes et 10 jeunes chanteurs à découvrir. Au théâtre Rialto, le jeudi 13 février à 19 h 30.

Concert webdiffusé. L’Orchestre symphonique de McGill a décidé de diffuser sur Internet certains de ses concerts. Il en va ainsi de celui de cette semaine, donné vendredi et samedi, la seconde soirée étant diffusée. Après une création de Kit Soden, gagnant du prix de composition, et le Concerto pour violoncelle de Khatchatourian par Braden McConnell, vainqueur du prix de concertos, Alexis Hauser dirigera la Symphonie pastorale de Beethoven. À la salle Pollack, le vendredi 14 février à 19 h 30.

Dix références

Paul Hillier conducts Arvo Pärt. Harmonia Mundi, 3 CD, HMX 290873032.

Cloudburst d’Eric Whitacre. Polyphony, Stephen Layton, Hyperion, CDA 67543.

Water Night d’Eric Whitacre Singers. Decca, 2796323.

Light Eternal de Morten Lauridsen. Choeur de chambre d’Europe, Nicol Matt, DG, 483 5058.

Nocturnes de Morten Lauridsen. Polyphony, Stephen Layton, Hyperion, CDA 67580.

Voices, Piano, Strings d’Ola Gjeilo, Decca, 478 8689.

Infinity de Kim André Arnesen. Kantorei, Joel Rinsema, Naxos 8573 788.

OEuvres chorales d’Owain Park. Choir of Trinity College, Stephen Layton, Hyperion, CDA 68191.

Baltic Voices I-III. Choeur de chambre d’Estonie, Paul Hillier, Harmonia Mundi, 3 CD, HMX 290879395.

The Doors of Heaven d’Eriks Ešenvalds. Portland State Chamber Choir, Ethan Sperry, Naxos 8579 008.