Sa singulière dualité

L’artiste Charlotte Adigéry est de passage de ce côté-ci de l’Atlantique et donnera son premier spectacle à Montréal vendredi soir.
Photo: Disco Naïveté L’artiste Charlotte Adigéry est de passage de ce côté-ci de l’Atlantique et donnera son premier spectacle à Montréal vendredi soir.

Lorsqu’est apparue en ligne sa chanson Paténipat il y a un an pile, les oreilles du monde se sont dressées. C’est qui, ça, Charlotte Adigéry ? Un talent singulier, c’est peu dire. Une musicienne aux identités multiples. Électro expérimentale avec son projet WWWater, électro-pop sous son propre nom. Autrice-compositrice-interprète engagée et spirituelle qui aime les perruques colorées et les costumes en latex, qui chante et psalmodie en anglais et dans le créole de ses parents d’origine antillaise. Révélée par les frères Dewaele du célèbre duo Soulwax / 2ManyDJs, la musicienne donnera vendredi son premier concert à Montréal, avant celui du groupe britannique Metronomy, au MTelus.

Une première partie pour Metronomy, quelle formidable vitrine pour cette artiste encore méconnue ! « C’est un rêve pour moi qui s’exauce, je n’y crois toujours pas ! C’est le manager de Metronomy qui nous avait découverts, après avoir entendu nos chansons, je crois que ça devait être à la BBC. Il m’a donné l’occasion de faire un DJ set à Londres, avant un concert de Metronomy, pour qu’on apprenne à se connaître. »

Dans la capitale britannique, le deuxième microalbum d’Adigéry, intitulé Zandoli, a fait du bruit. « Notre musique est très éclectique — beaucoup de synthés, très dance — et souvent très personnelle ; on observe, on aborde des thèmes et des situations qui nous touchent en tant que millénariaux, et c’est vers là que se dirige l’album » que son ami Bolis Pupul (qui l’accompagne sur scène) et elle complètent ces jours-ci. Charlotte Adigéry promet de le lancer d’ici la fin de l’année et, si le temps le lui permet, d’en jouer quelques extraits vendredi.

Marier deux héritages

Comme sur ses deux premiers albums, nous reconnaîtrons l’héritage musical antillais d’Adigéry dans ses compositions. « C’est quelque chose que j’ai consciemment choisi, marier mes deux héritages, antillais et belge », affirme la musicienne née dans la vieille ville de Gand, du côté flamand de la Belgique. « Je parle mieux flamand que français », croit la musicienne, qui, la rassurerons-nous, s’exprime néanmoins dans un français impeccable.

« Je tenais à ce mariage parce que ça a été longtemps pour moi un complexe d’être Noire ici, en Belgique. Quand j’étais petite, je voulais être blonde et avoir des yeux bleus. J’ai appris enfin à m’assumer. J’ai compris que c’était unique de pouvoir marier l’héritage belge et antillais, et j’espère que d’autres reconnaîtront que c’est une richesse », ajoute-t-elle en citant en exemple de fusion des cultures le travail du formidable projet Zazou Bikaye du compositeur français Hector Zazou et du chanteur congolais Bony Bikaye (l’album Noir et Blanc, sorti en 1983, a été réédité il y a trois ans par Crammed Discs).

Mieux se connaître

Ce cheminement vers l’affirmation de sa dualité belge et antillaise est incidemment au coeur d’une étrange chanson baptisée Ying Yang Self-Meditation, lancée en octobre dernier. Une longue composition électronique minimaliste, une piste rythmique synthétique qui bat comme un coeur pendant plus de 17 minutes et sur laquelle Charlotte ne chante pas mais récite, se parle à elle-même, à la manière de ce que faisait Laurie Anderson. Un texte très intime où elle parle de son apparence, des attentes qu’elle a envers elle et du racisme qu’elle connaît depuis longtemps — et encore aujourd’hui, alors que les partis nationalistes et d’extrême droite gagnent du terrain en Flandre.

« Je me rends compte que je me balade plus souvent la tête baissée, comme si je ne voulais pas trop prendre de place, pour ne pas recevoir de commentaires, déplore Charlotte. C’est vrai que je remarque un changement de climat [social], ici. Ensuite, je peux comprendre les gens, ils ne connaissent pas les autres, donc ils en ont peur. Même si ça me blesse, même si je condamne le racisme, je comprends d’où ça vient. Mais ce qui me frustre, c’est lorsque les gens ne veulent pas écouter. Sur la question du blackface, par exemple : c’est une trace du colonialisme, c’est une expression du racisme, mais je peux accepter que ceux qui ont commis le blackface ne soient pas racistes. Par contre, lorsqu’une communauté [noire] leur dit : “Ne faites plus ça”, leur première — et peut-être dernière — réaction sera de répondre : “Arrêtez de vous plaindre”. Ça me frustre, parce qu’une réaction comme celle-là tue la possibilité d’évoluer et de mieux se connaître entre nous. »

Charlotte Adigéry

Au MTelus, vendredi, 20 h, en première partie de Metronomy