«Porgy and Bess»: une leçon d’énergie et de résilience

Le spectacle restitue parfaitement et en détail l’atmosphère du quartier de Catfish Row, notamment grâce aux superbes décors de Michael Yeargan.
Photo: Ken Howard Met Opera Le spectacle restitue parfaitement et en détail l’atmosphère du quartier de Catfish Row, notamment grâce aux superbes décors de Michael Yeargan.

Après Wozzeck de Berg, dans la mise en scène de William Kentridge, c’est un autre spectacle majeur que le Metropolitan Opera diffusait à travers le monde, samedi, dans les salles de cinéma. Ce Porgy and Bess mis en scène par James Robinson, qui a ouvert la présente saison, se veut un spectacle majeur soulignant l’importance de l’oeuvre dans le répertoire lyrique américain. Ce faisant, le Met se rattrape quelque peu, puisqu’il avait manqué d’en donner la première mondiale en 1935 et n’a pas mis l’ouvrage à l’affiche depuis trois décennies.

Porté par le geste

En tout cas, les choses, cette fois, ont été faites à la perfection. Tout d’abord dans le respect de la partition, jouée intégralement à ce qu’il nous a semblé, puis dans la réalisation d’un spectacle rendant parfaitement et en détail l’atmosphère du quartier de Catfish Row (superbes décors de Michael Yeargan), habité par de nombreux protagonistes et porté par une distribution d’une solidité à toute épreuve.

Ce Porgy and Bess devait cependant beaucoup à quelques acteurs de l’ombre, avec au premier chef la chorégraphe Camille A. Brown. En cette semaine où Peter Sellars a présenté à Montréal une « mise en gestes » de la fragile musique de Roland de Lassus, il était fascinant de voir à quel point l’incarnation de l’expressivité et des drames de Porgy and Bess, à la fois par des danseurs mais aussi par les choristes, a conféré une viscéralité, une énergie et une tension au spectacle. C’est par les corps distordus que la musique s’est trouvée elle-même exacerbée dramatiquement (inoubliable choeur « Gone, gone, gone », abyssal). C’est par la danse et par l’espoir en Dieu que le peuple se relève de chaque coup du sort. Ce que James Robinson et Camille A. Brown nous montrent ici, c’est une inébranlable énergie et résilience.

Crevant l’écran, le Sportin’ Life de Frederick Ballentine est l’incarnation même du mouvement qui anime le spectacle. En entrevue à l’entracte, il comparait judicieusement son personnage à un serpent. Il a serpenté à travers l’opéra, jusqu’à attendre que Crown (Alfred Walker, d’une violence marmoréenne) se fasse tuer pour ramasser Bess à la cocaïne. Cette caractérisation poussée des personnages est l’une des marques du spectacle. La noblesse de coeur du Porgy idéaliste et naïf d’Eric Owens (malade mais solide) est très en situation, l’addiction de Bess justement dépeinte.

La caméra met l’accent sur nombre de petits gestes et attitudes qui disent tout. Dommage que Gary Halvorson, qui s’est si bien maîtrisé pour la captation de Wozzeck, se soit remis à faire son cinéma, notamment dans la première moitié, avec un abus de contre-plongées, de mouvements latéraux de la caméra sur rails, de zooms et une découpe inutilement nerveuse.

David Robertson, dans la fosse, marquait son territoire d’emblée, avec une carrure rythmique impressionnante. Quant à la distribution, pléthorique, face à Owens, Angel Blue a été une Bess très riche sans aucun défaut vocal habituel (abus de couverture de l’émission), des qualités de pureté que l’on retrouvait chez Golda Schultz dont le Summertime lançait magnifiquement le spectacle. Chacun a réussi son passage majeur : Latonia Moore dans le My Man’a Gone Now de Serena, Denyce Graves à la voix plus atteinte mais d’une précieuse présence… tous, jusqu’à la vendeuse de fraises et le vendeur de crabes.

Là aussi, comme pour Wozzeck, il est conseillé d’aller voir les reprises, car on a peine à imaginer comment on pourrait voir bien mieux un jour.

Porgy and Bess

Opéra de Gershwin
Direction : David Robertson. Mise en scène : James Robinson. Avec Angel Blue (Bess), Eric Owens (Porgy), Golda Schultz (Clara), Latonia Moore (Serena), Denyce Graves (Maria), Frederick Ballentine (Sportin' Life), Alfred Walker (Crown), Donovan Singletary (Jake). Samedi 1er février 2020. Reprise : 28 mars, 30 mars, 1er et 5 avril.