L'académisme tempéré du Quatuor Brentano

La violoncelliste Nina Lee (à gauche) est un atout capital du Quatuor Brentano, car elle est le contrepoids capital, en énergie, chaleur et couleur, au 1er violon Mark Steinberg (deuxième à droite).
Photo: Christian Steiner La violoncelliste Nina Lee (à gauche) est un atout capital du Quatuor Brentano, car elle est le contrepoids capital, en énergie, chaleur et couleur, au 1er violon Mark Steinberg (deuxième à droite).

Après le fulgurant début d'intégrale avec le Quatuor Danois, jeudi, la salle Bourgie recevait vendredi le Quatuor Brentano des États-Unis, un ensemble de bonne réputation formé en 1992 et résident à l'Université de Yale.

Par rapport aux Danois, les Brentano offrent une image beaucoup plus classique du quatuor. Sur scène l'altiste est à droite alors que la violoncelliste Nina Lee est au centre, comme le violoncelliste des Artemis. Cette musicienne est un atout capital de l'ensemble, car elle est le contrepoids capital, en énergie, chaleur et couleur, au 1er violon Mark Steinberg. Si Lee ne s'affirmait pas autant, les soirées avec les Brentano risqueraient de paraître bien (ou encore plus) longues, car l'image même que projettent Steinberg et ses acolytes est quasi caricaturale : un 1er violon très dominant, omniprésent avec un son fin, aiguisé « pointu » et légèrement aigrelet.

Il n'y a pas grand-chose à redire sur le fond. C'est plutôt juste, bien découpé, mais, dans l'Opus 18 n° 5, la conduite au long cours des phrases n'est guère apparente et éloquente. L'approche, très sérieuse, manque bien trop de souplesse et d'hédonisme pour apparaître aimable. Et lorsque les Brentano s'acharnent à créer un « moment », comme leur effet de cornemuse dans le trio du 2e mouvement, les choses apparaissent artificielles et forcées. Restent les excellents dosages dynamiques dans les variations du 3e mouvement.

L'Opus 132, plus convaincant, est un bon choix pour un tel ensemble car, dans cet univers du Beethoven tardif, il y a peu de place pour l'hédonisme, alors que la tension et l'âpreté en sont des ressorts intrinsèques. Mais si le fameux Molto adagio est d'une convaincante concentration, le délicat 2e mouvement apparaît assez poussif. On se souviendra du fabuleux Opus 132 du Quatuor Emerson dans cette même salle en mai 2015 : il y a une grosse marge entre les deux expériences.

La succession des formidables Danois, jeudi, et des méritoires Brentano, vendredi, montre les possibles effets pervers des intégrales réparties entre plusieurs interprètes dans un temps très rapproché. L'expérience vécue était un peu comme si nous avions débuté un repas dans un restaurant étoilé (Quatuor Danois) et après l'entrée (concert de jeudi) nous nous étions fait dire « bon, on change, et on continue le repas au bistrot du coin » ! Quand bien même ce bistrot fut-il bien tenu, ce n'est pas la même chose.

L'intégrale se conclut cette fin de semaine avec les Escher samedi après-midi et dimanche soir, les Brentano à nouveau samedi soir (Quatuors op. 18 n° 4, op. 95 et op. 127) et les Rolston dimanche après-midi.

Beethoven 2020

Intégrale des Quatuors à cordes (Concert 2). Quatuors op. 18 n° 5 et op. 132. Quatuor Brentano. Salle Bourgie. Vendredi 31 janvier 2020.