Le sens caché de la chanson

Déglingué? David Bujold l’est certainement à sa manière, dans l’éclatement des références musicales et dans le texte, aussi. Comme sur «Les matricides», l’idée de la mort, de la destruction et du doute envahit les douze chansons de ce nouvel album.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Déglingué? David Bujold l’est certainement à sa manière, dans l’éclatement des références musicales et dans le texte, aussi. Comme sur «Les matricides», l’idée de la mort, de la destruction et du doute envahit les douze chansons de ce nouvel album.

« Fruit-Dieu ? Allais-je vraiment appeler mon disque comme ça ? » se questionnait l’homme-orchestre David Bujold, à l’origine du bigarré projet stoner rock Fuudge, à propos du titre de ce qu’il lancera samedi soir, pendant le Taverne Tour. « C’est sûr que je voyais le côté absurde d’un titre comme ça, mais à un moment, j’ai choisi d’assumer : c’est vraiment ça le titre de l’album ! J’en rigole, mais en même temps, y a quelque chose là-dessous. »

Nous y viendrons, mais disséquons d’abord la substantifique moelle de ces chansons hors-norme réunies sur le deuxième album de Fuudge à paraître en seulement quinze mois. Un disque que Bujold a écrit, composé et enregistré pratiquement tout seul, guitares, basse, claviers et batterie, dans son studio maison, et qui s’avère moins monolithique que le précédent, Les matricides.

C’est un disque « moins stoner rock et plus varié — plus [près de] Nirvana que de Black Sabbath » — que Les matricides, lequel « a fini par sortir plus hard » que le musicien l’anticipait. « C’est moins un choix [conscient que le reflet] de l’état dans lequel je me trouvais au moment de le faire. Les gens qui écouteront le nouvel album seront sans doute d’accord : Fruit-Dieu est plus près [du son] des deux premiers EP », EP (2016) et Man ! (2017), parus après sa participation aux Francouvertes.

Ce nouvel album est « plus hard, tripant, progressif et grunge, alors que Les matricides, c’était une longue trail sur laquelle on souffrait du début à la fin. Je savais que je m’enlignais pour faire un album plus dosé ». Un disque qui fonce à l’encontre des tendances de l’heure, quoique, au rayon des bizarreries musicales, Bujold reconnaît une communion d’esprit entre sa démarche et celles de CRABE ou de Jesuslesfilles.

Ça débute avec le stoner rock criard intitulé Le goût de ta chair, enchaîne avec la chanson-titre, une mélodieuse affaire prog-psyché-rock acoustique, pour ensuite évoquer Nirvana sur l’excellente Mourir j’aime trop ça et son refrain qui s’accroche aux tympans.

En tant qu’auteur de chansons, on est toujours à l’affût de nouveaux thèmes et j’ai une fascination pour celui-là. C’est récurrent chez moi, il y a ces thèmes et ces images bibliques et cathos dans mes chansons.

 

« La pop nous guette tout le temps, prévient le musicien. Y a toujours un moment où on se dit : “Est-ce que je suis en train de faire quelque chose de pop ?” Oui, il y en a sur le disque parce que je ne voulais pas trop les retenir — et c’est à ce moment-là où, pour moi, quand ça vire pop, ça finit par ressembler à du Nirvana. Au fond, Nirvana, c’était résolument pop, mélodieux, beatlesque même, mais avec une voix, un charisme, une attitude complètement déglinguée. »

Stoner rock théologique

Déglingué ? Bujold l’est certainement à sa manière, dans l’éclatement des références musicales et dans le texte, aussi. Comme sur Les matricides, l’idée de la mort, de la destruction et du doute envahit les douze chansons de ce nouvel album. Le champ lexical du religieux aussi — il est là, le « quelque chose » en dessous de ce titre bizarre, imposé par la pièce du même nom.

« Je me suis inspiré du péché originel et du fruit [de l’arbre] de la connaissance » du récit de la Genèse, explique le musicien. « C’est une sorte d’éveil, comme un passage à la connaissance — je m’imaginais comme des singes, Adam et Ève, mangeant le fruit sans faire attention : “Attention, si tu manges ça, tu ne reviendras plus à l’état d’animal !” Ce fruit qui apporte la conscience à Adam et Ève, la conscience d’être nu et de devoir se couvrir, la conscience du mal et du bien. »

Et, juste comme ça, David Bujold venait d’inventer le stoner rock théologique. « En tant qu’auteur de chansons, on est toujours à l’affût de nouveaux thèmes et j’ai une fascination pour celui-là, abonde-t-il. C’est récurrent chez moi, il y a ces thèmes et ces images bibliques et cathos dans mes chansons. Bon, celui-ci arrive par la bande, mais ailleurs sur l’album, je cite le Je vous salue Marie et parle de Barabbas », c’est sur Din vidanges I, une brève chanson chorale servant d’introduction à l’entêtant groove garage-yéyé, façon The Knack, intitulé Tu peux prendre mon âme (et ça vire au hardcore pour la suite, Din vidanges II).

« J’aime citer ces choses-là, j’ai eu une éducation catholique », raconte Bujold, qui a grandi dans le quartier Hochelaga-Maisonneuve. « Mes parents étaient très cathos à cette époque. Je suis un des rares parmi mes amis qui allait à la messe tous les dimanches, et jusqu’à l’âge de onze ans, à peu près. J’en conserve étrangement de bons souvenirs. Je veux dire : je me rappelle que je n’aimais pas aller à la messe, mais j’entretiens quand même une fascination pour cet univers. La religion, les églises, lorsque j’en vois une ouverte, j’entre, je regarde, je ne sais pas, c’est à cause des odeurs, tout ça fait partie des souvenirs d’enfance auxquels je suis attaché, même si je suis d’accord pour dire que tout ça, c’est de la foutaise. »

Mais ça fait quand même de bonnes chansons ! Mourir j’aime trop ça, par exemple, sur le thème de l’autodestruction : « On aspire collectivement à être sains, mais on aime trop s’autodétruire. Je fais un parallèle avec le discours sur la nécessité de sauver la planète, mais c’est trop le fun d’être cochon, hein ? Et tous pour l’économie, on continue le party jusqu’à ce qu’on soit au bord du gouffre. Le sens de cette chanson est bien dissimulé, je suis conscient de ça et je prends plaisir à me demander comment les gens vont interpréter mes chansons. J’aime quand mes soucis, mes considérations sociales, mes inquiétudes transparaissent dans mes chansons à travers des phrases énigmatiques. »

 

Fruit-Dieu

Fuudge, Lazy At Work. Fuudge, en formule quatuor, sera en concert samedi soir au pub West Shefford, à l’affiche du festival Taverne Tour.