Mettre en scène la musique sacrée

Le projet <em>Lagrime di San Pietro</em> arbore le slogan «Un chef-d’oeuvre de la Renaissance a cappella pour la première fois à Montréal».
Photo: Courtoisie Le projet Lagrime di San Pietro arbore le slogan «Un chef-d’oeuvre de la Renaissance a cappella pour la première fois à Montréal».

Le spectacle Lagrime di San Pietro de la Los Angeles Master Chorale, présenté jeudi soir à la Maison symphonique de Montréal, portera la marque du réputé Peter Sellars. L'Américain, par son travail de mise en scène, entend ajouter une couche de lecture à la célèbre oeuvre de Roland de Lassus.

Le projet Lagrime di San Pietro arbore le slogan « Un chef-d’oeuvre de la Renaissance a cappella pour la première fois à Montréal », ce qui ne manque pas d’ironie sachant que Les larmes de saint Pierre de Roland de Lassus sont depuis des décennies un pilier du répertoire du Studio de musique ancienne de Montréal, dont l’enregistrement sous la direction de Christopher Jackson jouit d’une juste notoriété. Il est vrai que le nom du compositeur n’est jamais mentionné dans la présentation du spectacle. Comme s’il s’agissait d’autre chose. Alors quoi, et pourquoi ?

Deux lignes de pensée

Mettre en scène la musique sacrée est une tendance de fond de la musique classique pour nombre de raisons. D’une part, il est difficile d’amener un certain public dans les églises. Par ailleurs, les acoustiques des salles de concert ont atteint un tel degré de raffinement que l’on s’est habitué au confort de ces conditions d’écoute. Mais une bonne partie du public juge « froide » l’expérience de la musique sacrée dans une salle de concert.

La programmation de bien des chefs-d’oeuvre de la musique sacrée a donc spectaculairement diminué. Combien de fois avons-nous entendu en quinze ans la Messe en ut de Mozart que Yannick Nézet-Seguin dirigera la semaine prochaine à la Maison symphonique ? Idem pour la Missa solemnis de Beethoven ? Il est désormais courant de voir des habillages visuels de ces musiques, notamment à travers des éclairages. Mais le pas supplémentaire, celui de la mise en scène, a été franchi.

Peter Sellars, qui avec les Larmes de saint Pierre oeuvre sur sa première composition a cappella (sans orchestre), a été un des pionniers du genre, avec les deux Passions de Bach à la Philharmonie de Berlin, des spectacles documentés en DVD. Il s’agissait de transpositions que l’on pourrait qualifier de « poétiques littérales », jouant notamment sur une composante gestuelle ajoutée à la prestation chorale. À l’opposé du spectre, nous avons les visions de Claus Guth scénarisant le Messie de Haendel au Theater an der Wien en 2009, de Romeo Castelucci sur la Passion selon saint Matthieu avec Kent Nagano à Hambourg en 2016, ou la Création de Haydn avec laFura dels Baus en 2017 qui appartiennent toutes à la discipline que l’on nomme le Regietheater (relectures scéniques), la dernière spectaculaire expression en date étant le Requiem de Mozart du tandem Pichon-Castelucci à Aix-en-Provence l’été dernier.

Dans son travail sur Lagrime di San Pietro, Peter Sellars reste fidèle à son concept : le choeur oeuvre dans une troisième dimension, celle de la gestuelle expressive. Le partenariat avec le metteur en scène reconnu est une aubaine pour la Los Angeles Master Chorale, ensemble fondé par Robert Wagner, qui a parcouru le monde avec ce spectacle, alors que si ce choeur avait voulu vendre un concert Lassus, maintes villes (dont Montréal) lui auraient rétorqué avoir un ensemble local chantant très bien ce répertoire.

La couche de lecture ajoutée qui renforce l’éloquence par le geste séduit en général bien plus les curieux ou les auditeurs qui ne seraient pas allés spontanément vers ce répertoire. Les habitués qui cherchent, s’agissant des polyphonies de la Renaissance, la pureté des lignes ne sont pas forcément le premier public cible.

Lagrime di San Pietro

Los Angeles Master Chorale, à la Maison symphonique, jeudi 30 janvier 2020 à 20 h