Daniel Romano, comme Sisyphe dans la garnotte

L’auteur-compositeur-interprète Daniel Romano est un exégète de l’histoire du rock’n’roll, de ses racines tordues jusqu’au hardcore punk.
Photo: Taverne Tour L’auteur-compositeur-interprète Daniel Romano est un exégète de l’histoire du rock’n’roll, de ses racines tordues jusqu’au hardcore punk.

À l’ère des médias sociaux, il semblerait que la théorie des six degrés de séparation entre les individus ait été revue à la baisse de près d’un tiers. Il n’y avait cependant qu’un indicatif régional et sept chiffres qui séparaient Le Devoir et Daniel Romano cette semaine. Remarquez, le second avait plus de 30 heures de route dans le corps. Et il s’apprêtait à en ajouter quelques-unes au compteur pour assurer la première partie de l’une des plus brillantes inventions canadiennes depuis l’ajout de la coquille dans le support athlétique : le groupe The Sadies, qui sera de passage à Montréal vendredi dans le cadre du festival Taverne Tour.

À peine âgé de 35 ans, Daniel Romano a déjà dix albums derrière lui. Dix très bons albums, tous différents (country, folk psychédélique, power pop, punk rock), ce qui est, règle générale, soit un signe d’éparpillement, soit un signe de génie. Dans son cas, on tend dangereusement vers le second, pour mieux se faire rappeler que les génies n’existent à peu près pas et que le vrai spectacle est celui du métier qui rentre. Chez Romano, tout s’apprécie donc à la manière d’un grand roman de formation — sur certaines galettes, on pense à Gram Parsons, sur d’autres au Incredible String Band, à Alex Chilton ou encore aux Buzzcocks.

Cette somme d’influences (que les plus cyniques accuseront sans doute d’être du dog-whistling pour initiés) ne semble néanmoins pas faire du principal intéressé un témoin privilégié de sa propre évolution. « Je déteste revisiter mon passé. Si je pouvais tout effacer ces albums, je le ferais. J’ai tout le temps l’impression que mon matériel le plus récent est le meilleur. » Évidemment, personne ne demande à Daniel Romano, qui prépare déjà deux sorties en 2020, de porter un regard critique sur son oeuvre — au sein de laquelle on circule avec de plus en plus d’attention — ou même d’être honnête dans sa modestie. Quand la légende dépasse la réalité, on imprime la légende, comme dans un vieux John Ford.

Les racines tordues

Romano est un exégète de l’histoire du rock’n’roll — de ses racines tordues jusqu’au hardcore punk. Balançons également dans le portfolio du monsieur quelques plaquettes d’art visuel et de poésie, un ramassis d’illustrations réalisées pour des collègues musiciens, la mise sur pied d’une étiquette de disques (You’ve Changed Records), une poignée de collaborations (Julie Doiron, City and Colour) et un sens inné du style qui le rend presque aussi respectable dans les sapes de Buck Owens que dans celles d’Elvis Costello. « Je ne m’intéresse pas à cette obsession contemporaine de l’authenticité. Je crois que celle-ci vient généralement beaucoup plus en étudiant sérieusement les racines de son art qu’en adoptant une posture quelconque. »

N’empêche que le natif de la région de Niagara, autrefois membre du groupe Attack in Black, tient du caméléon. D’emblée, le constat se devrait d’être négatif, mais ce n’est pas le cas du tout. Romano est l’une des plus belles choses qui soient récemment arrivées au rock’n’roll canadien : un artiste qui n’a pas le coeur à Toronto, cette espèce de New York fantasmée depuis le seul fait qu’elle dépasse d’une tête les villes des autres provinces.

Au téléphone, l’homme est d’un abord facile et parle un peu comme il chante, c’est-à-dire avec un timbre nasillard et une espèce de retenue poétique ; le genre de protection que se permet un artiste qui a tout pour être qualifié de rétro… à l’exception d’un élément essentiel : la nostalgie. L’uchronie (l’évocation imaginaire dans le temps), peut-être, mais avouons que c’est plus poétique. Et chez quelqu’un dont on a parfois comparé l’écriture à celle des poètes John Ashbury et Walt Wiltman, c’est sans doute une bonne chose.

Quand Romano scande à une Maggie imaginaire : « When I learned your name / I was ready to hear it / In the grip of your spirit / I was freed of my shame », on y croit. Quand il répète « No more darkness no more », dans un crescendo qui serait, chez n’importe qui d’autre, plutôt ringard, on y croit aussi. Au moins autant que quand Bruce Springsteen s’égosille, sur Broadway, à parler de garagistes quelconques à des touristes.

Prospection

Ces jours-ci, Daniel Romano revient d’une tournée dans l’Ouest. Son projet Ancient Shapes s’est astreint à quadriller des provinces où les engelures poussent plus vite que le blé et où les camionnettes poussent quant à elles un dernier soupir avant de rendre l’âme sous l’oeil d’anciennes concessions forestières (ou que sait-on encore) — imaginez Sisyphe dans la garnotte. « L’un de nos spectacles a été déplacé pour cause de grands vents. Il n’y avait plus de traversier pour nous rendre à Victoria. Puis nous sommes rentrés directement en Ontario après un dernier arrêt à Saskatoon. »

Romano reniflait encore un brin, lors de notre entretien, expliquant à quel point il a aussi contaminé les membres de son groupe du virus du prospecteur de disques. Le même qui l’a récemment mené à revisiter les albums de la chanteuse folk Judee Sill : « On passe notre temps à excaver les magasins et à fouiller les friperies. Je crois que c’est ainsi qu’on décompresse. » Avec goût, vous dira quiconque l’a vu en spectacle.

Comme lors de cette étrange soirée de 2018 où ce journaliste s’est retrouvé sur une plage ontarienne au festival River & Sky. Un alignement particulier des planètes lui avait redonné l’impression que tout le « lait de l’humaine bonté » n’avait pas encore été drainé par son téléphone mobile. Le vent charriait une complainte incroyable, au son de laquelle on aurait pu faire l’inventaire des étoiles. Le barde s’appelait Daniel Romano.

Il s’est souvenu de la soirée, lui aussi, avant de raccrocher.

Le Taverne Tour présente The Sadies, Daniel Romano et Kristian North

Vendredi 31 janvier, à 20 h 30, à la Sala Rossa