Les douces expérimentations d'YlangYlang

L’autrice-compositrice-interprète YlangYlang fait une musique certes expérimentale, mais jamais hermétique, sa voix frêle et ses textes tendres formant une chanson d’un autre type rappelant celle de la Björk des derniers albums ou d’une Julia Holter à ses premiers disques.
Photo: Adil Boukind Le Devoir L’autrice-compositrice-interprète YlangYlang fait une musique certes expérimentale, mais jamais hermétique, sa voix frêle et ses textes tendres formant une chanson d’un autre type rappelant celle de la Björk des derniers albums ou d’une Julia Holter à ses premiers disques.

« Dans ma tête, ce que je fais, c’est de la pop, mais un peu déconstruite », reconnaît Catherine Debard, alias YlangYlang. « C’est pop, parce que, dans mes chansons, il y a des couplets, un refrain, même si c’est un peu abstrait, à tel point que ça me rend même un peu confuse de chanter sur ma musique. Elle est remplie de micro-événements, de couches superposées de façon précaire, elle a sa propre logistique interne que je développe longuement… Mais c’est quand même pop ! »

« Ce n’est pas trop abstrait ce que je dis ? », demande l’artiste, affichant un sourire gêné en serrant sa tasse de tisane au gingembre. Mais non, c’est très clair. Et généreux : l’autrice-compositrice-interprète et réalisatrice montréalaise est une fontaine de mots, offrant de longues réponses à des questions brèves, réfléchissant à voix haute à propos de sa démarche et du contenu de l’album Interplay, sa vingt-huitième parution (EP et singles inclus) depuis 2013.

La musicienne, très active sur la scène expérimentale montréalaise depuis une dizaine d’années, est à l’image de ses compositions harmonieuses, mais éparpillées. Un labyrinthe des nappes de synthétiseurs orné des bruits ambiants qu’elle aime cueillir à l’aide d’un microphone. « Ma musique est un peu… polymorphe ? Je ne saurais comment dire autrement », tente-t-elle de préciser, en justifiant cette approche instinctive de la musique par le milieu dans lequel elle évolue : « Je ne joue pas seulement dans des concerts de musique électronique, mais aussi dans des soirées free jazz, noise, musique improvisée, etc. Mais ça fonctionne, surtout qu’à Montréal, les shows sont plus hétéroclites, avec souvent plein de styles de musiques rassemblées sur une même scène. À la longue, tu finis par rencontrer tout le monde sur la scène. »

En plein coeur d’Interplay, après les ensorcelantes Dualities, Limitless et The Key sur lesquelles sa voix sert de repère dans les corridors de son univers musical, un passage de musique ambient rappelant le matériel de son mini-album A Certain Distance (paru sur l’étiquette russe Pantheophania en 2017). C’est le son de la glace qu’on y entend : « J’ai fait une résidence [de création] en Islande, avant de partir en tournée européenne ; là-bas, j’ai enregistré plein de sons. Je n’utilise jamais d’échantillonnages, seulement des sons que je trouve » et qui signent une oeuvre riche et éclectique, entre techno, électro-pop, jazz libre et musique électronique d’avant-garde.

« J’ai musicalement beaucoup changé avec les années », souligne-t-elle. Interplay diffère beaucoup de ses précédentes parutions, surtout parce que, pour la première fois, elle a convié les amis musiciens à y participer. « Ça faisait longtemps que je voulais travailler avec d’autres musiciens pour ce projet — je veux dire, j’ai souvent joué avec d’autres, j’ai fait partie de groupes auparavant, mais j’étais très jalouse de mon projet YlangYlang. Je le protégeais parce que c’est celui que je fais toute seule. J’ai toujours voulu tout contrôler, or j’ai réalisé que ça me coupait beaucoup de possibilités. Il y a tellement de gens talentueux autour de moi, c’était le temps de les inviter. »

Ma musique est un peu… polymorphe? Je ne saurais comment dire autrement. [...] Je ne joue pas seulement dans des concerts de musique électronique, mais aussi dans des soirées free jazz, noise, musique improvisée, etc.

 Les amis montréalais et ceux de son autre famille musicale, à Hamilton, en Ontario, où elle a séjourné pendant un an « pour essayer autre chose, voir ce que c’est de vivre ailleurs et rencontrer de nouvelles personnes ». Interplay a été créé entre ces deux villes, l’artiste étant souvent seule dans sa chambre avec ses micros, son ordinateur et ses synthétiseurs, peignant une toile musicale impressionniste à coup d’essais et d’erreurs jusqu’à ce que ses grooves lui inspirent un texte et une mélodie.
 

YlangYlang fait une musique certes expérimentale, mais jamais hermétique, sa voix frêle et ses textes tendres formant une chanson d’un autre type rappelant celle de la Björk des derniers albums ou d’une Julia Holter à ses premiers disques. Catherine cite aussi l’oeuvre de Jenny Hval : « Quand j’ai écouté [l’album de 2016] Blood Bitch pour la première fois, j’étais dévastée ! Il y avait plein d’affaires là-dedans que je voulais faire, ce mélange de musique électronique et de field recordings, les commentaires sur l’album à même les chansons… Tu sens qu’elle nous raconte les différents moments de sa vie, au quotidien, et tout ça est cohérent. »

Que devrions-nous retenir alors de la musique qu’elle fait ? Catherine Debard se fige : « Impossible de faire une synthèse ! », répond-elle. Avant d’ajouter : « C’est déjà assez difficile de trouver une façon dans la vie d’être intéressée et présente, ça adonne simplement que, pour moi, ça passe par la musique. Ce n’est pas mieux ou moins bien qu’autre chose; tout ce que je veux, c’est être présente et sincère, et dire que c’est correct d’essayer des choses et de se tromper, d’expérimenter, en musique comme dans la vie. Si tout le monde se laissait être plus vulnérable et expérimental, la vie serait plus douce, non ? »

L’album Interplay paraîtra officiellement le 31 janvier, sur l’étiquette américaine Crash Symbols.