Des Grammy à l’écoute, sur fond de crise

La jeune sensation pop alternative Billie Eilish (notre photo) et la rappeuse et chanteuse afro-américaine Lizzo sont les premières femmes à concourir dans les quatre plus prestigieuses catégories de la soirée — le «Big Four» —, soit enregistrement de l’année, album de l’année, chanson de l’année et meilleur nouvel artiste.
Photo: Emma McIntyre Agence France-Presse La jeune sensation pop alternative Billie Eilish (notre photo) et la rappeuse et chanteuse afro-américaine Lizzo sont les premières femmes à concourir dans les quatre plus prestigieuses catégories de la soirée — le «Big Four» —, soit enregistrement de l’année, album de l’année, chanson de l’année et meilleur nouvel artiste.

Les rebondissements dans le conflit opposant l’ex-présidente Deborah Dugan et la Recording Academy (NARAS), qui l’avait embauchée l’été dernier, portent ombrage à ce qui, sur papier, s’annonce comme la cérémonie de remise des prix Grammy la plus diversifiée de son histoire. Pendant que l’on reprochait aux Golden Globes et aux Oscar d’avoir trop peu considéré les femmes et les minorités dans leurs nominations, la Recording Academy faisait office de modèle : parmi les trois artistes récoltant le plus de nominations, deux sont des femmes — Lizzo avec huit, Billie Eilish avec six — et un troisième, Lil Nas X, avec six nominations, est un rappeur noir et ouvertement gai. Décryptage.

Les musiciennes, de surcroît, ne sont pas cantonnées aux catégories pointues : pour la première fois, deux femmes, la rappeuse et chanteur afro-américaine Lizzo et la jeune sensation pop alternative Billie Eilish, concourent dans les quatre plus prestigieuses catégories de la soirée — le « Big Four » -, soit Enregistrement de l’année, Album de l’année, Chanson de l’année et Meilleur nouvel artiste. Ariana Grande, H.E.R., Lana Del Rey, Lady Gaga et Maggie Rogers s’illustrent également dans le « Big Four ».

Dans la catégorie de l’enregistrement de l’année, la moitié des huit recensions sont des œuvres d’artistes féminines ; elles représentent cinq des huit nominations pour l’album de l’année, six sur huit pour le meilleur nouvel artiste (considérant le premier rôle de la poète et chanteuse Tarriona « Tank » Ball au sein du groupe Tank and the Bangas), et sept des huit compositions retenues pour la chanson de l’année. Le jour et la nuit avec les nominations de l’édition précédente, où les femmes étaient largement minoritaires dans trois des quatre grandes catégories. Autre signe du vent de changement qui commençait à souffler sur l’Académie : l’arrivée d’une nouvelle génération d’artistes (Lizzo, Eilish, Lewis Capaldi) se faisant au détriment de valeurs sûres des Grammy telles que Taylor Swift (seulement trois nominations cette année), les inéluctables rappeurs Drake (deux nominations) et Post Malone (deux), la musicienne country-pop Miranda Lambert (deux aussi) et Ed Sheeran (une seule !). Ce renouveau s’entendra même dans les performances annoncées lors du gala dimanche soir, où Camila Cabello, Eilish, H.E.R., Lizzo, Rosalía et Tyler, the Creator pousseront la note.

L’attrait de la nouveauté

La catégorie du meilleur nouvel artiste est particulièrement intéressante, d’abord pour la présence de musiciens issus du champ gauche. Aux inévitables Lizzo, Eilish, Lil Nas X et Maggie Rogers se joignent des révélations encore méconnues du grand public : le duo funk texan Black Pumas, l’orchestre fusion funk-rock-rap louisianais Tank and the Bangas et l’auteure-compositrice-interprète folk britannique Yola. Des noms qui se sont tenus loin des palmarès de ventes d’album ou d’écoute en continu.

Sans oublier la nouvelle star urbano  flamenco-pop Rosalía, qui a obtenu une reconnaissance internationale avec son fascinant second album El Mal Querer. Sa présence dans cette courte liste frappe puisque la catégorie est normalement ouverte aux interprètes anglophones ; les artistes hispaniques sont plutôt reconnus dans quatre catégories qui leur sont propres. Ils disposent également de leur propre gala, les Latin Grammy Awards, organisé à l’automne. Dans le passé, Rosalía a déjà remporté cinq statuettes lors de cette cérémonie.

Cet attrait pour la nouveauté colore d’autres portions de la liste des potentiels vainqueurs. La catégorie du meilleur album reggae pourrait causer une heureuse surprise, celle de voir pour une première fois une femme remporter le prix. Pour y arriver, la brillante Koffee (et son EP Rapture) devra cependant battre un Marley (Julian de son prénom) et trois légendaires formations de l’histoire du genre, Steel Pulse, Third World et Sly & Robbie avec les Roots Radics.

En contrepartie, des catégories telles que celle du meilleur album rock, du meilleur album de musique alternative et de la meilleure chanson rock, entre autres, semblent imperméables au besoin de se renouveler, des noms établis (et certains dinosaures) y étant à nouveau cités. Soulignons néanmoins la présence de Britanny Howard (chanteuse et guitariste d’Alabama Shakes) et ses deux chances de Grammy, ainsi que l’intéressante lutte qui se dessine dans la catégorie du meilleur album de musique alternative entre les poids lourds Bon Iver, Thom Yorke, Vampire Weekend, Big Thief et James Blake.

#ElleAussi

Ces efforts louables de la part de la National Academy of Recording Arts and Sciences (NARAS) pour que sa cérémonie soit plus inclusive et mieux représentative de la diversité de la scène musicale ont cependant été gravement ternis par la succession de mauvaises nouvelles concernant sa gestion qui ont déboulé ces derniers jours.

Mercredi dernier, la présidente déchue Deborah Dugan a répondu à des accusations d’inconduites en déposant une plainte devant la Equal Employment Opportunity Commission (l’équivalent de la Commission des normes, de l’équité, de la santé et de la sécurité du travail) contre la NARAS. Ce qu’elle dénonce est laid : Dugan accuse son prédécesseur Neil Portnow d’avoir violé une musicienne, et le conseil d’administration (composé à 65 % d’hommes) d’avoir tenté de camoufler l’affaire. Elle porte aussi plainte contre un avocat de la NARAS pour harcèlement sexuel.

De plus, Deborah Dugan soulève de graves défaillances concernant l’intégrité même du processus de nominations à la cérémonie des Grammy : discrimination raciale, conflits d’intérêts entre firmes d’avocats travaillant avec l’Académie et parmi les membres votants, manipulation des listes de nominations pour favoriser un artiste, une chanson ou un album au détriment de ceux qui avaient obtenu plus de voix, etc. Il y a, dans cette liste de récriminations, tous les ingrédients pour faire un joli scandale.

Parions que la musicienne Alicia Keys, qui animera la cérémonie des Grammy Awards pour une seconde année de suite, ne s’étendra pas trop en ondes sur le sujet. La 62e édition des Grammy Awards sera télédiffusée au réseau CBS (CityTV au Canada) demain, à compter de 20 h.