Nicole Paiement, bâtir un répertoire pour demain

Le profil de la cheffe franco-ontarienne Nicole Paiement la place au confluent de la création lyrique des dernières décennies.
Photo: Adil Boukind Le Devoir Le profil de la cheffe franco-ontarienne Nicole Paiement la place au confluent de la création lyrique des dernières décennies.

L’Opéra de Montréal met à l’affiche à compter de samedi l’opéra de George Benjamin sur un livret de Martin Crimp, Written on Skin, qui, depuis sa création au Festival d’Aix-en-Provence, en 2012, fait l’unanimité. La direction musicale sera confiée à une cheffe d’orchestre au profil très particulier : Nicole Paiement.

« Lorsque l’Opéra de Montréal m’a demandé de diriger Written on Skin, j’étais doublement heureuse : heureuse de voir une maison oser la première canadienne de cette partition et heureuse de diriger un opéra qui est un des chefs-d’œuvre du XXIe siècle. »

Si Nicole Paiement peut s’exprimer ainsi en entretien au Devoir, c’est que cette cheffe franco-ontarienne née à Sturgeon Falls a des points de comparaison. Son passionnant profil professionnel la place au confluent de la création lyrique des dernières décennies. Nicole Paiement, passionnée par le répertoire contemporain, a en effet créé à San Francisco une compagnie, Opera Parallèle, qui se consacre aux œuvres lyriques récentes.

Opera Parallèle, observatoire et acteur de la création, donne à Nicole Paiement une expertise très rare, reconnue désormais à l’échelle du continent. Avant Montréal, ce sont les opéras de Dallas, Atlanta, Houston, Washington, Kansas City, Chicago ou le Festival de Glimmerglass qui ont fait appel à elle lorsqu’ils ont programmé des opéras d’aujourd’hui.

L’importance du livret

Ce qui distingue Written on Skin, aux yeux de Nicole Paiement, c’est « une écriture musicale originale, un univers sonore, un livret exceptionnel ». Par l’entremise d’une « musique sinueuse », elle dit sentir « l’intimité du travail entre le librettiste et le compositeur ». Interrogée sur la manière de faire sonner à la salle Wilfrid-Pelletier l’harmonica de verre (Glassharmonica), les mandolines et les violes incluses dans la partition, Nicole Paiement n’envisageait pas d’amplification au moment de nous parler : « Cette musique doit vibrer sans amplification. » Monter Written on Skin n’est pas forcément facile : la joueuse de Glassharmonica, trouvée et engagée en Italie, n’est arrivée que vendredi de la semaine dernière.

Le sujet de Written on Skin est emprunté à une légende occitane du XIIe siècle. Comme résumé par Martin Crimp dans Le Monde en 2012, l’argument est le suivant : « Un riche propriétaire terrien invite chez lui un artiste chargé de réaliser un livre d’enluminures. Cet ouvrage doit immortaliser en images l’impitoyable exercice de son pouvoir politique et la paisible jouissance que lui procure l’ordre domestique, incarné dans l’humilité et l’obéissance enfantine de sa femme Agnès. Mais la réalisation de ce livre devient un catalyseur propice à la rébellion de l’épouse. Après une première tentative de séduction couronnée de succès, elle exploite sa nouvelle intimité avec l’enlumineur afin d’influencer le contenu même du livre, forçant son mari à la voir telle qu’elle est réellement — et ouvrant ainsi la porte à un ultime et extraordinaire acte de provocation. »

Nicole Paiement pense que l’avenir est à des livrets d’opéra qui « qui nous ramènent à la condition humaine ». Elle voit la tendance d’adapter des films à l’opéra plutôt comme un épiphénomène : « Les compositeurs cherchent des histoires qui parlent aux spectateurs, mais dont le fond reste la condition humaine. Il faut choisir le film, finalement. C’est comme choisir un livre. Il ne faut pas essayer de refaire le film. Mais je pense que les compositeurs vont de plus en plus créer des opéras qui viennent d’eux. Beaucoup de librettistes me posent des questions par rapport à des sujets et dans les dix prochaines années, il va y avoir beaucoup d’opéras qui relient des thèmes, comme, dans le livret de Crimp pour Written on Skin, un sujet médiéval qui nous ramène au XXIe siècle. »

Les tendances musicales

À la tête d’une compagnie totalement vouée à la musique lyrique de notre temps, Nicole Paiement, avec son « équipe forte de cinq ou six personnes », organise ses activités à travers une programmation triennale selon trois axes. On trouve évidemment des « commandes d’œuvres pour Opera Parallèle ». Il y a aussi un travail sur « de grands opéras de la fin du XXe siècle et du début du XXIe siècle qui ont besoin d’une nouvelle orchestration pour se faire interpréter dans différentes salles ». La chose est astucieuse : des œuvres commandées par le Metropolitan Opera ou d’autres grandes maisons ne peuvent être remontées que dans un nombre limité d’endroits. « Nous essayons de recenser ces œuvres phares et, avec le compositeur ou un autre compositeur, nous effectuons une réorchestration qui est très différente d’une réduction. Réorchestrer, c’est chercher, par une technique de combinaison des timbres, à simuler des instruments. L’assemblage de deux instruments peut faire penser à un troisième qui n’est pas dans la fosse. » Préserver les « timbres originaux du compositeur » avec 30 instrumentistes, donc. La recette a été appliquée, par exemple, à The Great Gatsby de John Harbison ou à The Tempest de Thomas Adès.

Le troisième axe est la programmation d’œuvres qui, selon Opera Parallèle, « doivent avoir une seconde production ». « Souvent, on met beaucoup d’énergie dans une première production et ensuite l’œuvre disparaît, alors que quelques modifications suffisent ou qu’une nouvelle production illumine de nouveaux aspects. » Nicole Paiement s’engage alors : « Je suis très à l’aise avec les compositeurs de reprendre une partition que je juge très intéressante, mais où il y a certains problèmes d’équilibre entre orchestre et voix, des problèmes de tempos ou de textures, ou bien des améliorations possibles dans la manière dont l’histoire est présentée sur le plan dramatique. Je n’ose dire que nous pouvons améliorer les œuvres, mais nous pouvons les renforcer, ou du moins les raconter de la bonne façon. »

Nicole Paiement s’accorde à reconnaître une sorte d’uniformité stylistique dans le répertoire américain qu’elle qualifie de « néoromantique ». « Cette musique est très jouée, car les maisons d’opéra ont peut-être un peu peur. Mais Silent Night de Kevin Putts ou Dead Man Walking de Jake Heggie sont magnifiques et très accessibles. Ce que nous faisons à Opera Parallèle est de trouver un équilibre et de développer l’auditoire. Le public nous fait confiance et finit par arriver à des répertoires vers lesquels il ne serait pas allé spontanément. » Nicole Paiement est « très attirée par ce qui se fait en Angleterre : un langage qui mêle musique ancienne, musique chorale et opéra ».

Elle observe tout de même une grande diversité aux États-Unis qui n’ont pas été totalement phagocytés par le néoromantisme. « The Great Gatsby repose sur un langage musical très différent du néoromantique. » Nicole Paiement observe aussi une tendance plus européenne, plus atonale, par exemple la compositrice Laura Kaminsky avec un opéra (Today It Rains) sur Georgia O’Keeffe. « Par ailleurs, il y a une tendance lourde de rejoindre différents styles musicaux et de les intégrer. Par exemple, Champion de Terence Blanchard. Nous avons beaucoup retravaillé Champion avec le compositeur, car je considère les bons musiciens jazz comme les plus grands musiciens [on parle d’un jazz très sophistiqué mêlé à la musique contemporaine]. J’ai aussi dirigé une œuvre d’un compositeur américain qui venait de l’Iran. Les teintes iraniennes jointes à un langage nord-américain créent un troisième timbre sonore. »

Enfin, quatrième axe, « l’influence minimaliste de Glass et Adams se perpétue mais d’une façon plus populaire, comme avec Mason Bates dans The (R)evolution of Steve Jobs, un minimalisme plus rock ».

Asséché il y a 50 ans, le répertoire lyrique est devenu une mine inépuisable.

Les concerts de la semaine

Un ténor à découvrir La Société d’art vocal de Montréal (SAVM) reçoit dimanche le ténor néo-zélandais Pene Pati. Premier Prix du Concours Montserrat Caballé, Prix du public et Second Prix d’Operalia, ainsi que du Concours Joan Sutherland et Richard Bonynge, Pene Pati a son agenda rempli jusqu’en 2023. La SAVM a eu le flair de l’engager à temps pour un programme Fauré, Liszt, Strauss et Tosti. À la salle de concert du Conservatoire, le dimanche 26 janvier à 15h.  

Quatuors de Beethoven La salle Bourgie célèbre Beethoven avec une intégrale des quatuors à cordes qui débutera jeudi avec le Quatuor danois dans le Quatuor op. 18 no 6 et les Quatuors « Razumovsky » nos 2 et 3. Suite de l’intégrale vendredi samedi et dimanche avec les quatuors Rolston, Escher et Brentano. À partir du jeudi 30 janvier, dès 19 h 30.
Photo: Adil Boukind Le Devoir Une répétition de l'opéra «Written on Skin» avec Magali Simard-Galdès et Daniel Okulitch.

Written on Skin

Magali Simard-Galdès (Agnès), Daniel Okulitch (Protector), Luigi Schifano (Angel 1), Florence Bourget (Angel 2 / Marie), Jean-Michel Richer (Angel 3/John), Orchestre symphonique de Montréal, Nicole Paiement. Mise en scène : Alain Gauthier. Costumes : Philippe Dubuc. Décors : Olivier Landreville. Salle Wilfrid-Pelletier les 25, 28, 30 janvier à 19 h 30, et le 2 février 2020 à 14 h.