Lucas Debargue, nous et le pote à Léonard

Le pianiste Lucas Debargue navigue dans des univers fascinants, souvent picturaux.
Photo: Felix Broede / Sony Music Entertainment Le pianiste Lucas Debargue navigue dans des univers fascinants, souvent picturaux.

Pianiste pas comme les autres, le Français Lucas Debargue nous revenait deux ans après son premier concert, mais pas avec son « vrai » programme dont le socle est une première moitié entièrement consacrée à Scarlatti, le compositeur dont il a fait le tour et qui l’habite depuis 2017. Plus que tout commentaire artistique, c’est cela le « fait du concert ». De quoi se remémorer les anecdotes qui circulent sur Jim, cet ami de Léonard de Vinci.

Ceux qui s’étonnent que Léonard de Vinci ait pu avoir un ami prénommé Jim auront sans doute oublié que le président Trump a déclaré en conférence de presse, le 16 octobre dernier, que « les États-Unis et l’Italie sont alliés depuis la Rome antique » ! Ce Jim, donc, avait jugé bon d’aviser son copain Léo, qui venait de croiser Madame Joconde, qu’il était dépassé de « peindre de bonnes femmes » (pardonnez l’expression, Jim était un peu cavalier) et qu’il serait plus payant de se reconvertir dans les fruits et légumes, genre nature morte.

Des visionnaires de cette espèce traversent le temps. Jim a de dignes descendants qui ont donc convaincu Lucas Debargue qu’il vendrait plus de billets s’il nous épargnait un peu de Scarlatti pour nous remettre une louche du Ravel joué la dernière fois. Des fruits et des légumes… Ce qui aurait pu et dû être une inoubliable et ascétique cérémonie est devenu un « simple » concert. Car on ne remplace pas une plongée hypnotique de 50 minutes dans Scarlatti par une sélection de six Sonates. Au fait : pourquoi inviter un tel artiste si on n’est pas prêt à accepter de rentrer dans son univers ?

Nous avons été privés de la cérémonie et de l’hypnose, mais le pianiste a tiré le meilleur parti du concert. Lucas Debargue navigue dans des univers fascinants, souvent picturaux. Dans Scarlatti d’abord. Debargue a beau prôner la clarté, la touche personnelle est omniprésente et éclate dans la longue et tortueuse Sonate en mi majeur K. 206. Le pianiste oppose des passages résonnants et des plongées sauvages, le majeur et le mineur comme des clairs-obscurs de Diego Velázquez. Après de telles tensions, la K. 27, appariée, ne peut que reposer sur la même dichotomie. Elle est loin la sérénité planante du magicien Emil Guilels (Londres 1957, BBC Legends). La Sonate K115 offre le pendant de la 206 ; quel regret de n’avoir pu creuser davantage ce monde.

Heureusement, le Gaspard de la nuit de Lucas Debargue reste un chef-d’oeuvre, lui aussi pictural, notamment dans Ondine et, surtout Scarbo avec des passages en véritables nappes sonores (notés ppp par Ravel) dans le grave. La palette est vaste avec des variations infinitésimales comme dans la série des Cathédrales de Rouen de Claude Monet.

En seconde partie, Lucas Debargue moule Medtner à son monde : il ne s’acharne pas à suivre avec exaltation et violence les infinies variations de dynamiques. L’arrivée de l’interlude, andante lugubre, est comme un havre que le pianiste façonne pour y trouver les sources de l’association avec Après une lecture du Dante de Liszt. Dans cette dernière partition, on découvre un autre artiste. Debargue qui jouait sur le temps et les couleurs mise sur la fulgurance du geste, il prend au mot le « presto agitato assai » avec un tempo d’enfer et un son durci et crée un immense contraste avec l’« andante quasi improvisé ». On est loin de l’exaltation harmonique fellinienne d’Arrau en concert, mais la production physique du son (main gauche) n’est pas du tout la même et il est très bien que Lucas Debargue reste lui-même.

En rappel, le pianiste a joué la Sonate K. 32 de Scarlatti et une Toccata de sa composition.

Récital Lucas Debargue

Scarlatti : Sonates L. 6, 438, 206, 27, 14 et 115. Ravel : Gaspard de la nuit. Medtner : Sonate pour piano op. 22. Liszt : Après une lecture du Dante. Maison symphonique de Montréal, dimanche 19 janvier.