Marie-Pierre Arthur et l’impérieuse nécessité de tout risquer

Marie-Pierre Arthur est contente, ça se voit dans chaque trait de son visage, chaque intonation de la voix. «Dans toute l’aventure de cet album, jamais on s’est demandé si c’était la bonne affaire à faire, si ça allait avoir du succès ou pas. C’est une expérience vécue : tu la vis, c’est tout.»
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Marie-Pierre Arthur est contente, ça se voit dans chaque trait de son visage, chaque intonation de la voix. «Dans toute l’aventure de cet album, jamais on s’est demandé si c’était la bonne affaire à faire, si ça allait avoir du succès ou pas. C’est une expérience vécue : tu la vis, c’est tout.»

Guitares lointaines. Clavier lointain. Rythme lent. La voix surnage dans l’écho, prend l’eau, se noie presque dans la tristesse. Au bord de la détresse. « J’ai peur, j’ai peur, j’ai peur pour toi / Jamais je croyais que tu irais là. » La guerre. C’est le titre. Chanson écrite par Marie-Pierre Arthur avec Gaële, composée avec François Lafontaine. Chanson qui, tout doucement, terriblement doucement, nous fait entrer dans ce quatrième album comme si l’on s’arrimait à une histoire déjà en cours. On est pour ainsi dire après le drame, dans l’évaluation des dommages, à se demander ce qui tient encore debout.

« J’étais rendue là », résume Marie-Pierre, de son côté de la grande table au milieu du bistrot. « Il s’est passé pas mal d’affaires dans les cinq ans depuis le dernier album, et j’ai pas essayé de tout raconter. J’ai simplement assumé l’état dans lequel j’étais, introvertie, un peu perdue dans mes réflexions. Ça donne un album qui commence pas vite. Je prends le temps. » Rien à voir avec l’attaque frontale de Si l’aurore : Rien à faire, Cacher l’hiver, ça frappait fort et ça groovait intense. Impact maximum.

« Rien à faire, c’était LE hit, commente-t-elle. Première toune, bedang. Mais après ça, bonne chance… Je l’ai regretté, je le regrette encore, le pacing. Y’a terriblement de monde qui ont arrêté d’écouter à la troisième toune. Les chansons plus exigeantes étaient après. C’est sûr que ça m’a aidée, d’un point de vue commercial, mais je continue de penser que ça a nui à l’album, à la chanson-titre qui aurait dû avoir la première place. » Ce coup-ci, moins par stratégie que par lâcher-prise, les chansons se sont placées d’elles-mêmes dans l’histoire. Si Marie-Pierre et sa petite équipe de proximité ont joué à la chaise musicale et tenté des dizaines de permutations dans l’ordre des chansons, on reçoit l’album dans la seule et unique séquence plausible.

La logique du chaos

C’est le fil narratif qui a eu le dessus : l’ordre sous-jacent dans le chaos, le sens qui se cache dans les chamboulements de la vie. « Ça ne pouvait pas se faire autrement qu’en tâtonnant. J’ai jamais moins su le but de tout ce qui arrive dans la vie que maintenant. C’est pas de la musique qui a l’air de tout savoir. C’est de la musique qui cherche. C’est comme ça dans ma tête : je sais pas trop où j’en suis, je sais seulement que je continue. »

Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Marie-Pierre Arthur

Ainsi, après La guerre, il y a Les nuits entières, où Marie-Pierre, entraînée dans une spirale de cordes, n’en finit plus de s’enfoncer. « Je tombe à l’année longue », chante-t-elle. Dans Tiens-moi mon cœur, elle s’accroche, tiens bon, la musique parfois proche de la marche militaire refuse d’arrêter : « Si des fois tu tombes / Tiens-moi mon cœur ». Et puis arrive Faux, et on atterrit ailleurs. Où ? On ne sait pas. On entre en pays inconnu. Il y a toute une série de faux départs qui n’en sont pas. Quelques notes, et puis ça coupe. La voix est traficotée, sensation d’étrangeté. « Je ne reconnais plus rien », déchiffre-t-on. Quand la chanson prend son (timide) élan, c’est à petits pas. « Pour avancer plus loin / Je dois laisser ma peau / Sans revenir sur mes pas. »

La récompense

Lapalissade : qui ne risque rien n’a rien. « Justement, je suis pas trop le genre à me risquer. À la base, je suis une bassiste, je groove, je tiens le fort. Mais là, je me suis pas posé la question : fallait avancer, même dans le noir. » Après, on est assailli de sons aigus, ça devient dansant, funky, jazzy, quelque part entre Prince et Diane Tell : Dans tes rêves dégage une folle énergie. Libératrice. Un rythme rock pesant prend le relais : Des feux pour voir (LE hit de l’album, qui a attendu son heure) est au confluent du grunge et du psych, une sorte de rouleur compresseur où « la maison flambe » et tout redevient possible et tout peut arriver. Le ciel peut se déchirer, et c’est ce qui se passe dans Les nuages tombent : à grandes hachures de guitares comme autant de trombes d’eau, le grand orage a lieu. « J’ai le ventre ouvert / Ça me fait pas mal », chante Marie-Pierre dans une ambiance de fin du monde. « Je ne sais plus vivre », hurle-t-elle. « J’ai crié comme les filles faisaient dans le temps du grunge. J’ai dû faire quarante prises, à crier “Je ne sais plus vivre” comme une perdue. C’était extraordinaire à vivre, justement. Je conseille ça à tout le monde ! »

Et, huitième et dernière chanson, c’est l’éclaircie. Puits de lumière, écrite par Louis-Jean Cormier, composée au piano et jouée en toute nudité par François Lafontaine : Marie-Pierre et Louis-Jean chantent en harmonie tendre et douce. Enfin, enfin, ça se vit à deux. Enfin la paix. Enfin ensemble. Dans la lumière. « Un puits de lumière par où j’te trouve beau », chuchote-t-elle à la toute fin. « Ça fait vraiment du bien, cette chanson, après avoir traversé tout ça. On a un sentiment de réconciliation, avec l’autre, avec les autres, avec la vie. »

Elle est contente, ça se voit dans chaque trait de son visage, chaque intonation de la voix. « Dans toute l’aventure de cet album, jamais on s’est demandé si c’était la bonne affaire à faire, si ça allait avoir du succès ou pas. C’est une expérience vécue : tu la vis, c’est tout. » Après et seulement après, quand tu choisis le premier extrait radio — Tiens-moi mon cœur, en l’occurrence —, le destinataire revient dans le portrait. « Je me suis parlé à moi-même dans cet album, et j’ai parlé à quelqu’un en particulier, j’ai parlé à mon monde. Après, c’est hors de mon contrôle. » Ce risque-là aussi est plus que jamais assumé.

Des feux pour voir

Marie-Pierre Arthur, Simone Records, dès le 24 janvier