«Wozzeck»: couchés! Les damnés de la terre!

Wozzeck raconte l’histoire d’un soldat de condition modeste, jaloux, qui tue la femme avec laquelle il a un enfant.
Photo: Ken Howard Metropolitan Opera Wozzeck raconte l’histoire d’un soldat de condition modeste, jaloux, qui tue la femme avec laquelle il a un enfant.

Les cinémas retransmettaient samedi en direct du Metropolitan Opera de New York le Wozzeck d’Alban Berg dans un spectacle associant Yannick Nézet-Séguin au dessinateur, réalisateur de films d’animation, acteur et metteur en scène sud-africain William Kentridge. Il faudra pour l’occasion franchir la ligne rouge, sorte de tabou dans le commentaire artistique, et oser qualifier cette réalisation de « profondément géniale ».

On rendra d’ailleurs hommage aussi à Gary Halvorson en disant qu’il s’est montré digne d’immortaliser ce spectacle, avec — de très loin — sa meilleure réalisation au Met, captant une scénographie pourtant difficile à cerner, n’ajoutant aucun effet gratuit, respectant le rythme de l’oeuvre et usant de plans larges quand il le fallait. Et il le fallait souvent…

Une projection

Car l’objet de la vision de William Kentridge est d’élargir et d’universaliser Wozzeck. Nous sommes au-delà de l’histoire pour entrer dans l’Histoire. Même si le contenu narratif est celui d’un fait divers (un soldat de condition très modeste, jaloux, tue la femme avec laquelle il a un enfant) et que la pièce inachevée de Georg Büchner date de 1837, la genèse de l’opéra couvre toute la période de la Grande Guerre : en 1914, Alban Berg voit la pièce au théâtre ; en 1917 (il est mobilisé, mais pas au front), il a fini de concevoir l’organisation dramaturgique de son opéra ; en 1921, il en achève la composition.

Kentridge utilise ce prétexte pour situer Wozzeck à l’époque de la création de l’opéra et faire de la triste destinée du héros une allégorie cinglante de la vie, de la destinée face au pouvoir, avec pour contexte la guerre de 1914-1918. L’infâme boucherie qui broya les petites gens se rappelle à notre souvenir à travers des projections de dessins de champs de bataille, de ruines et d’hôpitaux de guerre.

Photo: Ken Howard Metropolitan Opera

Magistrale licence : dans la première scène, Wozzeck ne rase pas le capitaine, mais lui projette des images. Car tout est projection. D’ailleurs, Wozzeck est-il au bord de la folie, en proie à des visions ? Ou est-il lucide avec la capacité de se projeter dans « un monde qui va au diable » (la phrase revient deux fois) sans futur pour les gens de son extraction.

Le spectacle se nourrit de la première scène. Au capitaine qui lui reproche son fils illégitime, Wozzeck rétorque : « Si j’avais un chapeau, une montre et un monocle, comme les gens de bien, je pourrais être vertueux moi aussi. » Et plus loin : « Des gens comme nous n’ont pas de chance dans ce monde et dans l’au-delà. » Le capitaine lui-même n’avait-il pas déjà dit « J’ai peur pour le monde quand je pense à l’éternité » ?

Le spectacle de Kentridge illustre ce thème dans le contexte de la guerre. Wozzeck est un soldat. Ces gens sont tous, même s’ils s’amusent temporairement dans une taverne, de la chair à canon. Le fils de Wozzeck et de Marie n’est même pas un être de chair et de sang, mais une marionnette portant un masque à gaz, un prédestiné à la boucherie ! C’est l’image caustique et symbolique parmi toutes, dans un cadre visuel où tout périclite.

Variations infinies

Photo: Ken Howard Metropolitan Opera

Berg articule Wozzeck en trois actes, cinq tableaux, tous en variations. Kentridge varie aussi et ajoute des pièces au puzzle. Le dédale d’escaliers enchevêtrés s’habille de projections de ses dessins de gueules cassées. Et apparaît au dernier acte une image qui explique tant de choses : la carte d’état-major dessinant l’attaque allemande sur Ypres. C’est lors de sa seconde attaque sur cette ville belge en 1915 que l’armée allemande utilisa pour la première fois le gaz moutarde. Escalade de la boucherie et de la déshumanisation.

Les expérimentations du docteur, la morgue du capitaine, la vanité du tambour-major : tous symbolisent le pouvoir qui broie. La religion est pareillement laminée (succession des tableaux 1 et 2 du 3e acte, où Marie lie la Bible puis se fait tuer). Le tandem Kentridge-Berg rejoint le message de Britten dans le War Requiem et le plus beau des textes de Wilfried Owen, cette parodie du sacrifice d’Abraham où le poète accuse les politiciens d’avoir sacrifié « la moitié des enfants de l’Europe un à un » (ce « one by one » martelé comme une litanie).

Des damnés condamnés dans un monde qui va à vau-l’eau contrôlé par quelques puissants : ce thème peut être exploité à nouveau et encore plus actualisé, d’autant que Wozzeck voit tout en rouge, comme une terre qui brûle.

Photo: Ken Howard Metropolitan Opera

Peter Mattei incarne ce damné à la fois halluciné et lucide avec une vraie force : une voix très ferme mais souple. Une seule fois, Wozzeck se sent puissant. Sur cet escalier où tout vacillait dans le 2e tableau de l’acte I, il se retourne et se campe solidement avant de devenir lui-même prédateur et de prendre la vie de Marie. Elza van den Heever effectue une très belle prise de rôle incarnant une Marie un rien artificiellement proprette (maquillage, costume) et Gerhard Siegel est un parfait capitaine, toute la distribution se montrant à la hauteur de l’événement sous la direction vive, souple, très colorée, nourrie mais n’obstruant jamais le chant de Yannick Nézet-Séguin.

Courez voir ce chef-d’oeuvre lors des reprises.

Wozzeck

Opéra d’Alban Berg. Ave Peter Mattei (Wozzeck), Elza van den Heever (Marie), Gerhard Siegel (le capitaine). Direction : Yannick Nézet-Séguin. Mise en scène : William Kentridge. Samedi 11 janvier. Reprises les 7, 9, 11 et 15 mars selon les cinémas.