2020, année du rock au féminin?

À l’arrière-plan: Karolane Carbonneau, Raphaëlle Chouinard et Lisandre Bourdages. À l’avant-plan: Kathryn McCaughey et Sarah Dion
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir À l’arrière-plan: Karolane Carbonneau, Raphaëlle Chouinard et Lisandre Bourdages. À l’avant-plan: Kathryn McCaughey et Sarah Dion

D’emblée, une mise au point : ce n’est pas parce qu’ils sont tous les deux composés de femmes que Les Shirley et NOBRO figurent entre les pages de ce quotidien, mais bien parce que les groupes en question, qui partagent d’ailleurs deux membres, ont ce qu’il faut pour ramener à la raison quiconque croit que du bon rock, il ne s’en fait plus.

Sacrées Révélation de l’année en novembre lors du Gala alternatif de la musique indépendante du Québec (GAMIQ), Les Shirley conquéraient les ondes plutôt étanches de CHOM en 2019 grâce au bombastique refrain de Korben Dallas, alors que NOBRO signait tout récemment un contrat avec l’importante étiquette torontoise Dine Alone Records, à l’enseigne de laquelle le quatuor lancera un EP ce printemps.

Installée derrière sa batterie dans le local de répétition du Centre-Sud de Montréal que partagent les deux formations, Sarah Dion résume l’affaire avec panache : « Oui, je suis une femme qui joue de la musique, mais je n’aime pas qu’on me décrive simplement comme une femme musicienne. Je suis beaucoup plus que ça. Je fuckin' shred ! [Traduction libre : Je suis très bonne.] »

La déclaration suinterait la vantardise si elle ne décrivait pas avec autant de justesse le jeu ensorcelant de la batteuse (aussi vue aux côtés d’Émile Bilodeau), mélange d’implacable, d’autorité et de souplesse. Oui, cette fille shred.

Il se trouve néanmoins que les groupes exclusivement, ou majoritairement, féminins demeurent, au Québec, presque aussi rares que des licornes. En fonder un demande même parfois une certaine dose d’obstination. NOBRO se nomme ainsi parce que c’est la réponse — « No, bro » — qu’a répétée sa leader Kathryn McCaughey aux nombreux gars qui lui ont proposé leurs services après avoir appris qu’elle lançait sa propre formation.

Si à 14 ans, j’avais vu Marie-Mai avec un band de filles, j’aurais fait " Oh my god ! Ça se peut ! "

« C’était difficile au départ de trouver des filles qui jouaient vraiment vite et vraiment fort [who were shredding really hard] », se souvient (en anglais) la chanteuse et bassiste d’origine albertaine. Le groupe, aujourd’hui complété par Lisandre Bourdages (claviers et percussions), Karolane Carbonneau (guitare) et Sarah Dion (batterie), combine, en une seule claque au visage, vélocité, fuzz et riffs grisants (un exercice d’intensité à vivre au Ministère, pendant le Taverne Tour, le 30 janvier).

« Avec mon ancien groupe [UBT], je ne recevais jamais la reconnaissance que je méritais dans les médias ou les communiqués de presse, poursuit Kathryn. Je vivais dans l’ombre de mon collègue, j’étais toujours identifiée comme la « partner in crime », ou la « blonde de ». Après avoir rencontré un paquet de femmes qui ont joué avec des gars, j’ai compris que c’est un phénomène très commun. »

Si les musiciennes de NOBRO et des Shirley ont toutes déjà eu affaire au proverbial technicien de son médusé de constater qu’une femme sait brancher une guitare, elles observent toutes en contrepartie que les compliments en forme de litotes, du genre « T’es bonne… pour une fille », sont heureusement en perte de vitesse.

« Il y a sept ans, j’avais un band de ska, et quand on arrivait dans une salle, tout le monde pensait que j’étais juste là pour vendre la merch, raconte Sarah. Il y a du progrès sur la scène locale et ça fait du bien, parce que c’était vraiment rushant. »

La Shirley inclusive

« Moi aussi, je veux jouer avec vous », lance Sarah Dion quand elle apprend il y a un an et demi que ses amies Raphaëlle Chouinard et Lisandre Bourdages, deux membres de la formation dream pop Syzzors, se mettent au rock. Mais parce que le groupe comptait déjà une batteuse en Lisandre, Sarah s’astreindra à apprendre la basse, dont elle n’avait jamais joué de sa vie. Voilà ce qu’on appelle de la volonté.

Paru en avril, le percutant premier EP du trio emprunte au pop-punk/emo du tournant des années 2000 cet infaillible subterfuge consistant à habiller de guitares électriques des mélodies irrésistibles (oui, il est déjà venu le temps de la nostalgie pour cette époque pas si lointaine). Raphaëlle évoque des noms comme Fall Out Boy ou Blink 182, ainsi que… Marie-Mai et Andrée Watters !

« Au secondaire, c’était presque tout le temps des bands de gars, mes influences, mais il y avait Marie-Mai et Andrée Watters qu’on voyait tout le temps à MusiquePlus », se rappelle la chanteuse et guitariste. « Reste qu’elles jouaient quand même avec des bands de gars… Si à 14 ans, j’avais vu Marie-Mai avec un band de filles, j’aurais fait « Oh my god ! Ça se peut ! »»

Mais une Shirley, c’est quoi au juste ? Lisandre et Raphaëlle se livrent à cette tentative de définition, plus inclusive qu’on aurait pu le soupçonner : « C’est parti d’un inside. On s’appelait Shirley entre nous : « Excuse-moi ma belle Shirley. » Mais une Shirley, maintenant, ça peut autant être une bonne chum de fille, qu’un bon chum de gars. Ça désigne une désinvolture, un je-m’en-foutisme. C’est être soi-même à 100 %, s’exprimer comme tu l’entends. »

L’épiphanie du rock

2020 pourrait-elle donc être l’année du rock au féminin au Québec ? En 2019, la marge montréalaise aura en tout cas été généreuse en albums marquants offerts par des groupes menés par des femmes. Évoquons entre autres After Dark de la formation de rock garage boule-de-gomme Pale Lips (en concert le 31 janvier avec Les Shirley dans le cadre du Taverne Tour) et It Doesn’t Sound Good but It Feels Awesome du quintette (à majorité féminine) de rock nonchalant LEMONGRAB.

Il aura suffi, à 15 ou 16 ans, d’une première bouffée d’herbe, conjuguée au riff d’Iron Man de Black Sabatth, pour pulvériser tous les plans de Kathryn McCaughey, qui se dirigeait vers une carrière de hockeyeuse (elle a malgré tout chaussé les patins dans les rangs universitaires). « Le rock’n’roll a complètement changé ma vie. C’est LA meilleure chose qui me soit arrivée », confie-t-elle, les yeux luisants, et l’on sent chez elle la noble ambition d’à son tour corrompre la jeunesse grâce au choc électrique d’une guitare, le volume à 11.

« Si les filles peuvent donner un nouveau souffle au vieux rock testostérone tout le temps pareil, tant mieux », conclut Sarah Dion, avant que Karolane Carbonneau n’ajoute, avec toute l’assurance du monde : « C’est sûr que les femmes vont take over. »

NOBRO, UUBBUURRUU et Paul Jacobs // Les Shirley et Pale Lips

Le 30 janvier au Ministère // Le 31 janvier au Pub West Shefford