La jungle en musique au Rialto

Phoebé Guillemot devait s’envoler vers l’Australie pour la promotion de son nouvel album. Mais elle a annulé sa participation, ne se sentant pas le cœur à aller faire le «party».
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Phoebé Guillemot devait s’envoler vers l’Australie pour la promotion de son nouvel album. Mais elle a annulé sa participation, ne se sentant pas le cœur à aller faire le «party».

RAMZi devait s’envoler pour l’Australie y donner des concerts en promotion de son nouvel album, Multiquest Niveau 1: Camouflé, paru en décembre dernier, « mais j’ai annulé ma tournée », avoue-t-elle avec tristesse.

« C’est une tragédie qui se passe là-bas », en référence aux incendies ayant déjà fait une vingtaine de victimes, en plus de décimer la faune. « Pour moi, aller jouer de la musique là-bas n’est peut-être pas la bonne chose… Je n’ai pas le coeur à aller faire le party. »

Phoebé Guillemot est préoccupée et ses réflexions soulèvent plusieurs enjeux relatifs à son métier. Prendre l’avion en pleine crise climatique? Oui, ça pollue, mais c’est aussi une nécessité pour cette musicienne dont l’auditoire est essentiellement à l’extérieur du Québec et qui n’a pas le luxe de Coldplay de s’abstenir d’aller gagner sa vie en donnant des spectacles partout dans le monde.

Défendre l’environnement

Tout de même, « je sens que je laisse tomber les gens en Australie », dont les amis qu’elle s’est faits au fil de ses voyages dans l’autre hémisphère et qui manifestent aujourd’hui, dans les rues des grandes villes australiennes, pour défendre l’environnement.

Peut-être justement auraient-ils besoin de faire la fête un instant, histoire d’oublier momentanément la catastrophe et de refaire le plein d’énergie positive, ce que RAMZi distille avec tant de raffinement dans sa musique?

« Tout ce monde de musique, de DJ, de fête… C’est tellement individualiste — et je trouve ça de plus en plus apolitique aussi, perçoit-elle. On pourrait faire la fête au moins pour de bonnes causes? Répétons-le, on vit une crise [environnementale], il faut des actions concrètes. Ces dernières années, on a beaucoup montré du doigt des individus [ou des entreprises]; il me semble qu’on doit aujourd’hui se mettre ensemble pour poser des gestes concrets. »

Elle serait quand même allée en Australie pour participer à un événement-bénéfice, elle restera pourtant à Montréal pour donner sa première performance (en format DJ) depuis la parution de son nouvel album dans le cadre d’une soirée au profit de l’organisme Junglekeepers, lui aussi préoccupé par la faune et la flore, mais de l’Amazonie.

Ainsi, demain au Théâtre Rialto se tiendra le concert Hommage à la vie sauvage réunissant Safia Nolin, Arthur H, Patrick Watson, les frères Barr, Elisapie, Salomé Leclerc et quelques autres; RAMZi s’occupera d’animer les platines en fin de soirée, avec Marie Davidson et NAP.

Tout ce monde de musique, de DJ, de fête… C’est tellement individualiste — et je trouve ça de plus en plus apolitique aussi. On pourrait faire la fête au moins pour de bonnes causes?

Le casting parfait, en ce qui concerne RAMZi — ici présentée sous le nom de scène DJ Houti, car « j’ai plein de pseudonymes différents, je ne me prends pas trop au sérieux quand je fais DJ », dit Phoebé Guillemot en ricanant.

Sa musique se qualifie de tropicale. Sa house doucement psychédélique, ses tempos amollis et son sens de l’orchestration exotique nous transportent dans une jungle comme celle qui chevauche notamment le Brésil, la Colombie, la Bolivie et le Pérou, où est basée l’organisation Junglekeepers fondée par deux Montréalaises, Dina Tsouluhas et la musicienne Rebecca Foon (elle sera du concert et présentera un album solo le mois prochain, sous étiquette Constellation).

En huit albums, Phoebé Guillemot a su s’inventer un univers sonore très singulier, « une bibitte musicale » comme elle le décrit elle-même. Ce nom, RAMZi, réfère moins à son avatar qu’à l’univers qu’elle enregistre (l’univers cinématographique du grand Hayao Miyazaki, en particulier ses oeuvres Spirited Away et la fable écologique Princess Mononoke, fait surface durant notre conversation).

Une fable faite de rythmes et claviers électroniques, d’échantillonnages, de musiques des Antilles, d’Amérique latine et du continent sud-asiatique. Ça foisonne dans les oreilles, et toute avant-gardiste soit sa démarche, ses grooves émerveillent.

« Le monde de RAMZi est un mode très développé dans ma tête — je dois me retenir de trop en parler parce que sinon on me perd, dit-elle encore en rigolant. Je me surprends parfois à réaliser combien ce monde peut être le miroir du vrai monde. Dans ma vision assez apocalyptique, RAMZi est le dernier refuge, le monde des animaux et des enfants; quand, ensuite, je vois les plus jeunes manifester dans la rue [avec Greta Thunberg], je fais des liens! La faune, le monde sauvage, qui doit résister aujourd’hui, m’inspire beaucoup. »