La leçon des grands anciens Firkusny et Rosbaud

L'Orchestre du Südwestfunk et Hans Rosbaud en 1959 dans leur studio d'enregistrement de Baden-Baden.
Photo: © SWR/G.A. Castagne L'Orchestre du Südwestfunk et Hans Rosbaud en 1959 dans leur studio d'enregistrement de Baden-Baden.

Les éditeurs de disques continuent à publier nombre de coffrets d’archives historiques d’artistes disparus. Certains, comme les enregistrements de Hans Swarowsky, récemment, apportent une pierre intéressante à l’histoire de l’interprétation. Il en va ainsi de quelques autres coffrets, discrets mais importants.

Rudolf Firkusny, né en Moravie en 1912, est mort aux États-Unis en 1994. Le plus célèbre des pianistes tchèques était un gentleman élégant. Il avait fui son pays envahi par les nazis à la fin des années 1930 pour devenir citoyen américain, mais a toujours défendu le répertoire de sa patrie, même s’il était surtout connu comme interprète de Beethoven, de Brahms et de Schubert.

Notre rencontre en 1990 à Paris, juste après son retour en Tchécoslovaquie à la suite à la Révolution de velours, restera gravée dans notre mémoire. À la question : « Y a-t-il un pianiste dont la carrière a été brimée par les circonstances politiques dans votre pays d’origine ? », le gentleman pianiste avait répondu d’un seul souffle : « Ivan Moravec, et il est bien meilleur que moi ! » Cette réponse attira notre attention sur l’art de Moravec, résistant anticommuniste entravé dans ses déplacements, un phare pour tous les pianistes.

Un coffret en deux temps

Rudolf Firkusny a notamment enregistré pour Capitol, alors filiale américaine d’EMI, des disques importants. À la réécoute, ses Concertos n° 3 et 5 de Beethoven avec William Steinberg surpassent les versions Serkin-Bernstein qui ont fait office de référence en Amérique du Nord. En 1996, EMI avait publié des albums isolés de musique pour piano seul.

Le problème de Firkusny est que son legs est insaisissable, car le musicien a souvent changé d’éditeur (il a même été chez DG au tournant des années 1960) et qu’au fur et à mesure de ces volte-face, les éditeurs que Firkusny quittait supprimaient ses enregistrements de leurs catalogues.

Photo: Archives nationales des Pays-Bas Rudolf Firkusny en 1960

Le coffret qui nous arrive aujourd’hui s’intitule The Complete RCA and Columbia Album Collection. C’est la partie Columbia qui fascinera les collectionneurs. Passons rapidement sur RCA, le legs le plus connu et disponible du pianiste, réalisé entre 1989 et sa mort : des documents de musique tchèque (Dvorak, Martinu, Janacek) réalisés à Prague, augmentés des Variations symphoniques de Franck avec Claus Peter Flor. Ces enregistrements ont fait notamment beaucoup pour la musique de Martinu, qui occupe 3 des 8 CD (œuvres pour piano, Concertos et Sonates pour violoncelle et piano).

En une parenthèse intermédiaire, deux disques du milieu des années 1970 associent Firkusny au Quatuor Juilliard dans les Quatuors et le Quintette avec piano de Dvorak, et un CD RCA des années 1960 documente son duo avec le violoncelliste Gregor Piatigorsky dans Chopin et Prokofiev. Ces trois documents n’étaient pas inconnus.

Par contre, les sept premiers CD de la boîte sont des aubaines, car ils documentent la période 1949-1954, avant l’époque Capitol. Il y a le Concertos pour piano de Dvorak avec George Szell en 1954, qui ne se trouvait jusqu’ici que dans l’intégrale Szell ; un CD en duo avec le violoniste Tossy Spivakovsky et un CD Samuel Barber qui vaut surtout pour le Knoxville 1905 d’Eleanor Steber, où il n’intervient pas. Mais il y a surtout 4 CD en solo, documents disparus depuis plus de 60 ans : la Fantaisie de Schumann, un Mozart (Fantaisie K. 475, Sonate K. 457), un premier CD des pièces pour piano de Janacek et les Impromptus de Schubert.

Mis à part Mozart, très honorable mais pas déterminant (l’intérêt du CD est rehaussé par une grande 3e Sonate de Chopin), les trois autres documents montrent à quel point le rayonnement de Firkusny a été minoré par les suppressions de ses enregistrements. À part Yves Nat, nous ne connaissons pas Fantaisie de Schumann historique équivalente à celle-ci. Le Janacek aurait dû être le disque fondateur dans ce répertoire, comme Horowitz dans la Sonate de Liszt. Quant aux Impromptus de Schubert, ils font le lien entre la génération d’Artur Schnabel et Walter Gieseking et les pianistes de l’après-guerre.

Le coffret atteint son but : rendre justice à la mémoire d’un grand artiste trop oublié, documenté à ses débuts aux États-Unis et à la fin de sa vie.

Un chef sans concessions

Ce qui frappe à l’écoute des Impromptus de Rudolf Firkusny, c’est l’absence totale de laisser-aller, une détermination qui n’a rien de froid, mais inscrit Schubert dans une logique post-beethovénienne jamais doucereuse ou plaintive.

Cette attitude cartésienne face à la musique est aussi celle d’un chef que nous connaissons peu ici. S’il reste quelque chose de Hans Rosbaud (1895-1962) dans la mémoire collective, il serait un chef qui s’est beaucoup intéressé à la musique de son temps ou le chef à qui l’on doit de miraculeux enregistrements d’opéras de Mozart au Festival d’Aix-en-Provence au milieu des années 50.

Photo: © SWR/Bilderdienst W. Vollrath Hans Rosbaud

La clé de l’intérêt de ce qui nous arrive aujourd’hui par l’étiquette SWR est dans cette dernière phrase. Pourquoi « miraculeux Mozart » ? Parce que dans les années 1950, le Mozart de Rosbaud sonnait transparent, gai et alerte, comme un tableau restauré aux couleurs vives, à une époque où les interprétations étaient majoritairement empesées, solennelles et très sérieuses.

Rosbaud fut, entre 1948 et 1962, le chef de l’Orchestre de la radio SWR de Baden-Baden, dont il fit le fer de lance de la propagation par les ondes de la musique contemporaine. Son style, prolongé après lui par Ernest Bour et Michael Gielen, était tout de rigueur, de limpidité. À l’opposé, donc, de Furtwängler et Karajan : la transparence davantage que le gros son.

Écouter Rosbaud aujourd’hui pose évidemment un problème d’évaluation et de recul historique. On juge avec les oreilles de 2019, sachant que désormais la majorité des musiciens suivent cette voie esthétique. On trouve donc dans le catalogue des versions plus luxueuses et mieux enregistrées.

Par contre, pour le passionné de l’histoire de l’interprétation, il est majeur de savoir qu’à une époque où l’esthétique de Wilhelm Furtwängler dominait tout quelqu’un, quelque part, voyait les choses musicales ainsi. En matière de filiations musicales, aussi, pour les admirateurs de Michael Gielen il est important de connaître Rosbaud pour comprendre Gielen.

Selon les goûts et intérêts de chacun (le nôtre va à Mozart) plusieurs parutions sont consacrées à Rosbaud puisque la radio SWR, outre les concerts, enregistrait dans des conditions de studio un fonds musical diffusé sur les ondes. L’orchestre et son chef travaillaient donc à plein régime.

Nous en récoltons les fruits.

Les concerts de la semaine

Arion. L’orchestre baroque entame l’année sur les chapeaux de roues avec le concert « Mozart : l’ombre de la révolution » dirigé par le flûtiste et chef français Alexis Kossenko. Superbe programme d’une belle logique avec la 2e Symphonie de Gossec et le Concerto pour flûte en mi mineur de Devienne entourant la Symphonie concertante K. 297b de Mozart et la Symphonie « La Reine » de Haydn. À la salle Bourgie le vendredi 10 janvier à 19 h 30, le samedi 11 à 16 h et le dimanche 12 à 14 h. Version abrégée le jeudi 10 à 18 h.

Wozzeck. Le Metropolitan Opera diffuse dans les cinémas, samedi prochain, le Wozzeck du génial metteur en scène sud-africain William Kentridge. Yannick Nézet-Séguin dirigera une distribution menée par le baryton Peter Mattei et la soprano Elza van den Heever. Dans les cinémas participants, le samedi 11 janvier à 13 h.

Les coffrets

Rudolf Firkusny.The Complete RCA and Columbia Album Collection. 18 CD 19075922812

 

Hans Rosbaud dirige l’Orchestre du Sudwestfunk de Baden-Baden. Brahms : Symphonies, Concertos, Sérénades (1955-1962). 6 CD SWR 19069.

 

Bruckner. Symphonies n° 2 à 9 (1955-1962). 8 CD SWR 19043

 

Haydn. Concertos et Symphonies (nos 12, 19, 48, 52, 58, 83, 87, 90, 93, 95, 96, 97, 99, 100, 102, 103, 104). Bonus : Symphonie n° 45 avec le Philharmonique de Berlin (1952-1962). 7 CD SWR 19056

 

Mozart . Airs, Concertos, Ouvertures, Sérénades (dont K. 361) et Symphonies (nos 31, 36, 38, 40) (1952-1962). 9 CD SWR 19066