Chilly Gonzales, le pédagogue

Le compositeur dirige depuis trois ans le Gonzervatory, une résidence de création imaginée pour être l’antithèse de la formation classique qu’il a reçue.
Photo: Alexandre Isard Le compositeur dirige depuis trois ans le Gonzervatory, une résidence de création imaginée pour être l’antithèse de la formation classique qu’il a reçue.

Tout ce que je fais sur scène sert à rendre la musique invitante pour les gens », explique Jason Beck, alias Chilly Gonzales, attendu à Montréal, à Québec, à Ottawa et à Toronto en ce début de nouvelle année. « Ce n’est tellement plus le cas dans la plupart des concerts de jazz et de musique classique que cette idée est devenue une mission pour moi », ajoute-t-il.

Plus qu’une mission, c’est une vocation pour le compositeur qui dirige depuis trois ans le Gonzervatory, une résidence de création imaginée pour être l’antithèse de la formation classique qu’il a reçue. Discussion sur l’élitisme musical avec le Montréalais d’origine établi à Cologne depuis presque vingt ans.

Un déclic s’est produit dans la tête de Gonzales au moment où il s’est installé en Allemagne. Après quelques albums d’une pop exploratoire teintée de rap gonzo et de musique électronique — dont les Gonzales Über Alles (2000) et Presidential Suite (2002) —, il prenait ses fans de court en lançant Solo Piano, un premier recueil de compositions instrumentales pour piano seul, encore à ce jour son plus grand succès qui, de plus, précédait de presque dix ans la tendance néoclassique ayant fait d’Alexandra Stréliski et de Jean-Michel Blais des stars de la musique instrumentale. Deux autres ont suivi, en 2012 et en 2018.

Le piano est son instrument fétiche, il en joue dans ses concerts, qui prennent l’allure d’une classe de maître pendant laquelle il communique, de manière ludique mais toujours pertinente, sa vision de la musique. Qu’il approfondit avec le projet du Gonzervatory, où une petite dizaine de musiciens, l’an dernier choisis parmi plus de cinq cents candidatures « grâce à leurs faiblesses complémentaires », suivent des formations offertes par ses amis Peaches et Nils Frahm (entre autres professeurs invités) pour créer de la musique originale dans le but de la présenter sur scène, à Paris, lors d’une série de quatre concerts.

« Je ne veux pas enseigner le piano, en fait, je m’en fous du piano, bien qu’il soit mon instrument de prédilection, nous explique-t-il depuis Cologne. Je me considère comme un musicien qui joue du piano plus qu’un pianiste, nuance-t-il. Je n’ai jamais été très intéressé par la technique, sinon dans ce que l’instrument représente, c’est-à-dire le sommet de la musique occidentale, dans le sens que le piano est considéré comme l’instrument pouvant représenter l’orchestre complet — c’est le roi des instruments, pour ainsi dire. D’ailleurs, le piano attire souvent les compositeurs, et j’en suis un. »

Esprit pop

Sa formation en interprétation et composition classique à l’Université McGill a eu une influence déterminante sur son parcours… mais pas pour les raisons qu’on imagine. Gonzales considère cette expérience comme son origin story, en référence aux récits initiatiques des superhéros :

« C’est à l’université que j’ai fait mon apprentissage musical, mais c’est là aussi que j’ai été très contrarié, à cause de cette éducation qui m’a traumatisé, livrée par des professeurs hypercoincés et égoïstes. Des gens qui ne plaisaient pas aux dieux de la musique — j’ai toujours ça en tête, le besoin de plaire aux dieux de la musique. Pour moi, ça veut dire tout donner de moi-même pour partager la musique avec les gens. »

« Souvent, dans le monde de la musique classique, on est dans l’élitisme, on érige des murs, enchaîne-t-il. Être puriste, c’est se battre contre le public », une mentalité qui n’est pas l’apanage des musiques savantes, relève-t-il. Ce déclic l’ayant poussé à enregistrer le premier chapitre de Solo Piano s’est fait « lorsque j’ai compris que mes amis musiciens [de pop, rap, punk, etc.] avaient aussi des préjugés à l’endroit d’autres styles de musique. Je ne comprenais pas pourquoi des gens que je respectais autant pouvaient penser ainsi. »

« J’ai grandi avec la pop, avec Much Music et Musique Plus », affirme Gonzales. Le nez plongé dans des études universitaires, « je voulais conserver ce qui, en moi, était tombé amoureux de la pop et de l’attitude pop, celle du plaisir et de la fête. Même si je compose et joue de la musique instrumentale, j’essaie de le faire dans l’esprit pop ».

Ça transpire à chacun de ses spectacles, entre performance pianistique et stand-up comico-didactique. « En tournée, en concert, je suis un entertainer. Lorsque je me retrouve seul à composer la musique d’un album, je redeviens un artiste. Je fais des albums pour pouvoir faire des concerts, lesquels ne sont jamais attachés à un album en particulier parce que mon but est d’exprimer au public ma vision de l’expérience musicale », une expérience qu’il vivra de manière toute spéciale dans sa ville natale.

« Montréal, c’est ma second home town. J’aurai beaucoup de pression sur les épaules avant le concert, j’aurai aussi des invités spéciaux pour créer des choses qui n’auront lieu qu’à Montréal. »

Cette brève tournée canadienne marquera la fin d’un cycle créatif pour Gonzales, qui entend redevenir un artiste et composer en vue d’un prochain album.

Entre-temps, l’artiste annonce la sortie d’un essai, l’automne prochain, sur l’œuvre de la chanteuse et compositrice pop-new age Enya, témoignant ici à nouveau d’un rejet de l’élitisme musical.

Solo Piano III

Chilly Gonzales, ​au théâtre Saint-Denis les 13 et 14 janvier, au Grand Théâtre de Québec le 16, et au Centre national des arts d’Ottawa le 18.