Katacombes ferme, mais l’«underground» ne meurt pas

La coop Katacombes laissera dans le deuil des milliers de métalleux.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir La coop Katacombes laissera dans le deuil des milliers de métalleux.

Scène surréaliste à l’hôtel de ville, le 15 avril dernier, alors que Montréal s’autoproclamait ville d’excellence mondiale en matière de musique métal, grâce à une motion présentée par le conseiller (et fier métalleux !) Craig Sauvé, une étonnante reconnaissance politique pour un genre musical qui n’inspire peut-être plus la peur, mais dont la valeur est très rarement célébrée en de tels lieux.

Si le coup de chapeau avait gonflé la communauté métal de fierté, plusieurs de ses représentants ne peuvent s’empêcher d’y voir quelque chose de tristement ironique depuis que la coop Katacombes, une des grottes de choix pour le punk et le métal à Montréal, annonçait fin octobre sa mort prochaine (prévue pour le 31 décembre, après une dernière série d’assourdissants happenings).

Raisons de la fermeture ? « C’est vraiment une histoire de taxes municipales très élevées, qui n’arrêtent pas d’augmenter à cause de l’embourgeoisement du quartier », explique Janick Langlais, qui a cofondé cette coopérative de travail en 2006 et qui en préside le conseil d’administration.

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La chanteuse connue sous le nom de Janick Varning évoque par ailleurs le piteux état de l’immeuble où la salle Katacombes loge, dans le quartier des spectacles, et auquel son propriétaire refuserait d’offrir l’amour nécessaire. « Pour moi, c’est une contradiction que Montréal se proclame métropole culturelle, et ville métal, mais ne prenne pas plus de mesures pour garder une certaine mixité musicale, et sociale, au centre-ville. »

La marge, en marge du centre-ville

La fermeture de Katacombes revêt un douloureux air de déjà-vu pour Janick Langlais, qui était de l’équipe de la mythique salle punk L’X quand elle fut évincée en 2004 de ses locaux appartenant à l’UQAM, en prévision de la mise en œuvre du projet de l’îlot Voyageur. La coop Katacombes naîtra en 2006 des cendres de L’X au 1222, boulevard Saint-Laurent, avant d’être contrainte de se relocaliser coin Ontario et Saint-Laurent en 2009, afin de laisser place au projet du Carré Saint-Laurent de la Société de développement Angus.

Janick Langlais, 43 ans, se souvient avec nostalgie d’un centre-ville plus rugueux, refuge des marginaux de toute allégeance. « Quand j’avais 18 ans, venir au centre-ville, ça ne voulait pas dire la même affaire qu’aujourd’hui ! Il y a une autre ambiance complètement et je pense que les habitudes de notre clientèle [à la coop Katacombes] commençaient à changer parce que ça les intéressait de moins en moins de se déplacer dans un quartier qui s’aseptise, et qui se remplit de condos, de restaurants branchés et de services de proximité super chers. »

« Un des principaux problèmes auxquels font face ces salles avec de petits revenus, c’est la spéculation immobilière », souligne le professeur au Département de communication sociale et publique de l’UQAM Martin Lussier. Si bien qu’à Montréal, comme dans bien des grandes villes d’Occident, les scènes alternatives sont de plus en plus repoussées à la marge de leur centre, dans ses quartiers périphériques.

 
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir La fermeture de Katacombes revêt un douloureux air de déjà-vu pour Janick Langlais, présidente de son conseil d’administration, qui était de l’équipe de la mythique salle punk L’X quand elle fut évincée en 2004 de ses locaux appartenant à l’UQAM.

Le Divan orange, qui lançait la serviette en 2018 en évoquant d’insurmontables difficultés financières, et après avoir lutté pendant des années contre des plaintes de bruit, s’était pour sa part heurté à son incapacité à convaincre les organismes subventionnaires de reconnaître son rôle culturel en dépit de son statut de bar.

Situation semblable pour bien des endroits du genre, dont Katacombes, qui ne pouvait aspirer au titre de diffuseur officiel, compte tenu de sa programmation constituée non pas d’événements organisés par la coop elle-même, mais d’événements présentés par une kyrielle de producteurs indépendants, qui louaient la salle le temps d’une soirée.

Janick Langlais en appelle ainsi à plus de souplesse de la part des organismes subventionnaires, ainsi qu’à une plus grande inclination à s’adapter aux modes de fonctionnement de ces microcosmes où la solidarité et la débrouillardise ont historiquement pallié une absence de moyens.

« Une des forces des villes, ce sont ces scènes underground, qui sont des laboratoires pour les travailleurs créatifs, et qui participent de l’ambiance générale d’une ville, de son économie, observe le professeur Lussier. Mais il ne faut pas s’imaginer, comme on le dit parfois, que ces lieux ne sont que des étapes vers le succès commercial. Ce sont des salles qui se valent en elles-mêmes, qui s’adressent à des communautés, à des niches. »

Jointe par courriel, une porte-parole du cabinet de la mairesse de Montréal et du comité exécutif assure que « la préservation et l’avenir des salles de spectacles alternatives nous préoccupent grandement et nous souhaitons développer des outils pour nous assurer de leur viabilité », mais ne pouvait fournir davantage de détails.

De l’art de coexister

Malgré un centre-ville en transformation, le Turbo Haüs choisissait à l’automne 2018 de s’établir à l’angle Ontario et Saint-Denis, après avoir essuyé une série d’ennuis (dont des plaintes pour bruit) dans son emplacement précédent à Saint-Henri. La petite salle pourra d’ailleurs en partie combler la disparition de Katacombes, malgré sa taille moins importante (150 places contre 325).

Photo: Valérian Mazataud Le Devoir

« Mais on n’est pas complètement sans problème, confie la propriétaire, Michelle Ayoub. On a tout fait pour devenir meilleurs amis avec nos voisins. Ils ont tous nos numéros de cellulaire et on leur a demandé de toujours nous appeler avant d’appeler la police. On ne peut pas se battre contre les gros condos, mais on peut faire le plus possible pour coexister avec notre voisinage, même si je ne comprends pas pourquoi des gens viennent vivre au cœur de l’action, pour après se plaindre qu’il y a de l’action. »

En plus du Turbo Haüs, les scènes métal et punk pourront aussi encore compter sur des lieux comme Piranha Bar, Les Foufounes électriques, L’Esco ou Le Ritz PDB. Avec ses 325 places, la salle Katacombes avait cependant ce rare avantage de pouvoir accueillir des artistes d’une certaine envergure.

La coop Katacombes laisse donc dans le deuil des milliers de métalleux, dont le collaborateur au webzine Boulevard Brutal Yanick Tremblay. En fouillant sa boîte à souvenirs, le journaliste vous parlera avec le trémolo dans la voix du spectacle qu’y présentait en 2013 la formation norvégienne Kvelertak, dont les membres s’étaient amusés à grimper partout sur le mobilier constellé de têtes de mort, ou de l’édition 2017 du festival Wings of Metal, avec Voivod en tête d’affiche (Voivod joue d’ailleurs pour la dernière fois à la coop Katacombes ce soir, le 28 décembre).

« On a un métalleux à l’hôtel de ville, ça aurait été le fun de l’entendre sur la fermeture des Katacombes, regrette Tremblay. Mais après la fermeture, qu’est-ce qui va arriver à la scène métal montréalaise ? La même affaire que d’habitude. On va se démarder ! »