Le magistral parcours beethovénien du pianiste russe Igor Levit

Dès son arrivée dans le paysage de la musique classique au début de la décennie, Igor Levit a acquis une aura de «jeune gourou» du piano.
Photo: Robbie Lawrence Dès son arrivée dans le paysage de la musique classique au début de la décennie, Igor Levit a acquis une aura de «jeune gourou» du piano.

Dans le cadre des parutions entourant la future année commémorative Beethoven, Sony Classical a publié cet automne une intégrale des 32 Sonates pour piano par un artiste russe vivant en Allemagne, Igor Levit, 32 ans. La réussite est majeure.

Dès son arrivée dans le paysage de la musique classique au début de la décennie, Igor Levit a acquis, notamment en Allemagne, où il a parachevé son éducation, une aura de « jeune gourou » du piano. En abordant le premier des neuf disques de son intégrale des sonates de Beethoven, on comprend pourquoi.

En matière de palette de toucher et de conscience du son, le pianiste est phénoménal et s’inscrit tout à fait dans la logique d’un catalogue qui engagea il y a deux décennies Arcadi Volodos, un modèle parmi les chercheurs de sonorités.

L’écueil guettant les pianistes doués de telles facultés (András Schiff en est un autre) est de voir la quête de l’hédonisme remplacer la recherche de la ligne et de la logique musicales. À l’âge de Levit, András Schiff succombait parfois à ce péché mignon, par exemple dans ses Schubert pour Decca, ce qui ne lui arrive plus aujourd’hui. À 32 ans, Igor Levit construit des architectures, maîtrise idéalement la forme et pare cette forme de son imaginaire.

Détermination et imagination

Pour nourrir son parcours beethovénien, enregistré entre novembre 2017 et janvier 2019, Igor Levit a interprété le cycle des sonates en concert en 2017, notamment au mythique Wigmore Hall de Londres. Par contre, il n’a pas réenregistré les dernières sonates (nos 28 à 32) qui datent de 2013 et avaient été publiées en un coffret de 2 cd en 2014.

Un disque du cycle, le 7e, regroupant les Sonates nos 24 à 27, est particulièrement caractéristique de la démarche et de l’aura artistique d’Igor Levit.

Afin de décrire ou d’illustrer une proposition artistique, le commentateur attend souvent un moment caractéristique entre tous. Chez le grand pianiste tchèque Ivan Moravec, qui n’a, hélas, pas enregistré l’intégrale des sonates, le naturel bonhomme de la pulsation du finale de la 15e Sonate dit tout de son art. Dans le cas d’Igor Levit, la plage 3 du CD 7, le 1er mouvement, « Presto alla tedesca », de la 25e Sonate, résume presque les qualités du cycle : structure, rigueur, fermeté, détermination, imagination, poésie.

Ces qualités étaient déjà cernées en 2014, par exemple dans les changements d’atmosphères brusques des mouvements II et IV de la 28e Sonate, qui se faisaient avec un grand ambitus dynamique et une richesse quasi inouïe de textures, mais sans perte du mouvement. Pour revenir à la 15e Sonate, Pastorale, elle montre chez Levit l’art extrêmement raffiné de l’utilisation de la pédale.

L’égard porté par Levit à l’infinitésimal fait merveille dans la transition au finale de la sonate Waldstein (n° 21) et le passage de l’Absence au retour dans la sonate Les adieux (n° 26). La poigne est impressionnante dans la Pathétique (n° 8), mais un accelerando fait sonner de manière un peu irritante le martèlement de notes à 2 min 32 s du finale de l'Appassionata (n° 23).

Prise de son

La notion de concentration de la matière sonore et du propos distingue en tous points Igor Levit du voyage presque éthéré d’András Schiff dans son intégrale ECM gravée en concert à Zurich avec une réverbération de salle de concert plus large. Sans que nous souffrions d’une sonorité mate, nous sommes ici clairement en studio et le preneur de son est un maniaque du détail de la même trempe que Levit. Il s’agit du très remarquable Andreas Neubronner, l’un des fondateurs, en 1987, de Tritonus, compagnie qui s’était illustrée il y a 25 ans déjà dans les enregistrements Sony Vivarte produits par Wolf Erichson.

Si l’on ajoute une très belle qualité de présentation, on comprend qu’au-delà de Paul Lewis, au-delà même de Louis Lortie, et (en raison de la concentration permise par la qualité et la précision d’écoute) au-delà de la version Schiff-ECM, Igor Levit nous livre ici la plus déterminante intégrale des Sonates pour piano de Beethoven depuis Stephen Kovacevich au début des années 2000. Kovacevich, dont la somme est disponible en coffret à bas prix ou incluse dans l’intégrale Beethoven Warner, n’a pas eu la chance toutefois d’avoir sur son parcours un ingénieur du son de sa stature.

Ludwig van Beethoven Les Sonates pour piano n° 1 à 32

Igor Levit, Sony 19075843182