Le superbe aplomb du pianiste Félix Marquis

Les doigts parcourant les touches du piano, Félix Marquis ne joue pas, il fait le plus difficile: il phrase!
Photo: Dominick Gravel Les doigts parcourant les touches du piano, Félix Marquis ne joue pas, il fait le plus difficile: il phrase!

Nouveau dilemme, samedi soir, entre le concert de clôture du Festival Bach (The Knights, un orchestre de Brooklyn) et cette soirée à l’Université de Montréal avec la Symphonie fantastique de Berlioz. Un petit quelque chose d’intrigant nous attirait en haut de la colline de la rue Vincent-d’Indy : un pianiste originaire de Sherbrooke, qui vient de fêter ses 26 ans, avait trouvé l’idée bonne de se présenter au public dans le Concerto pour la main gauche de Ravel.

Pour ceux qui ne sont pas au courant, le Concerto pour la main gauche de Ravel est l’oeuvre qui a probablement (selon les assurances dont il disposait ou ne disposait pas) coûté des millions de dollars à Lang Lang, puisqu’il s’est blessé (à la main gauche évidemment) en le travaillant et a dû annuler plus d’une saison entière de concerts. C’est une oeuvre vers laquelle les pianistes vont en général à reculons et, quand ils l’affrontent, ce n’est pas sûr qu’ils la réussissent.

Et voici donc que Félix Marquis, 2e prix du Concours de concerto de l’Orchestre de l’Université de Montréal (le 1er prix est allé à une flûtiste), arrive sur scène. Celui qui commence par se payer le luxe de ne pas opter pour le nouveau Steinway de Hambourg de l’Université, mais pour un Fazioli, marque son territoire dès la première phrase. Le son est magnifique, nourri.

Félix Marquis ne joue pas, il fait le plus difficile : il phrase ! Et le style français, il l’a aussi. Les accrocs sont rares et la quasi impossible cadence finale, réussie, car le jeune homme a eu l’intelligence de ne pas avoir perdu d’influx et d’énergie précédemment quand l’orchestre tonnait et le couvrait. Bref, voici un nouveau nom à surveiller : Félix Marquis, un jeune artiste audacieux, intelligent et fin.

Avant Ravel, Jean-François Rivest avait sélectionné le « Thème d’Hedwige » et « Le merveilleux monde de Harry » extrait de la musique du premier film de la série des Harry Potter, une excellente et tonique mise en bouche montrant à nouveau à quel point John Williams incarne le son de Hollywood (un disque publié cette année par Gustavo Dudamel en fait bien le tour).

Jean-François Rivest a très bien expliqué la Symphonie fantastique avant de la diriger. Il a amené ses étudiants à se surpasser pour traduire une vision de plus en plus cauchemardesque (apparition d’une percussionniste déguisée en diable et éclairée en rouge, assurant le frottement harmonique des tintements de cloches) qui traduisait parfaitement ses propos. Beaucoup d’animation dans cette incarnation, culminant comme il se doit dans les deux derniers mouvements. Pas, comme chez certains, par une subite accélération finale à l’esbroufe, alors que rien ne s’est passé auparavant, mais en profondeur par une exploration de timbres maléfiques et extraordinaires, ces sons qui faisaient écrire au critique Joseph d’Ortigue en 1846 sur la Damnation de Faust : « Monsieur Berlioz se pose donc de prime abord en compositeur romantique. Avec cet instinct merveilleux de l’orchestration, avec ce génie particulier des timbres, des effets nouveaux, des nuances de sonorités que personne ne lui conteste, il sut reproduire souvent fort heureusement des images appartenant à la poésie et à la peinture. »

Jean-François Rivest avait évoqué Jérôme Bosch. Nous avons entendu du Jérôme Bosch. C’est cela qu’il faut entendre, et c’est finalement assez rare.

La Symphonie fantastique

John Williams : Harry Potter à l’école des sorciers (2 extraits). Ravel : Concerto pour la main gauche. Berlioz : Symphonie fantastique. Félix Marquis (piano), Orchestre de l’Université de Montréal, Jean-François Rivest. Salle Claude-Champagne, samedi 7 décembre 2019.