Park et Grosvenor, duo incandescent

Nous avons entendu «Grosvenor le poète», par bribes; pour le reste, on le remercie pour son ardeur à la tâche.
Photo: Patrick Allen / Opera Omnia Nous avons entendu «Grosvenor le poète», par bribes; pour le reste, on le remercie pour son ardeur à la tâche.

La première venue du pianiste Benjamin Grosvenor, 27 ans, en récital au Ladies' Morning Musical Club est forcément un événement. Le Britannique avait fait ses débuts à Montréal en 2014 dans un superbe Concerto n° 2 de Saint-Saëns à l’OSM. Il avait confirmé ensuite son talent à chacune de ses venues, y compris, notamment, à Ottawa dans un suprême 1er Concerto de Beethoven qui nous rappelait ce que nous y faisait vivre Radu Lupu.

Avec les retraites de Lupu et de Brendel, et les annulations qui marquent désormais la carrière de Perahia, il s’agit de trouver dans la relève de quoi nous nourrir l’esprit et les sens en matière de subtilité. Benjamin Grosvenor et Pavel Kolesnikov, qui fera aussi ses débuts, plus tard, dans la même série, sont, avec Lukas Geniusas, Beatrice Rana, Martin Helmchen et Charles Richard-Hamelin, des noms à suivre particulièrement en la matière.

Plaisir partagé

Devoir, après une absence trop longue, « partager » Benjamin Grosvenor avec une violoniste engendrait, a priori, une déception. Hyeyoon Park a comblé une bonne partie de cette frustration par la précision de son jeu et l’intensité, parfois forcenée, de son engagement.

Hyeyoon Park, 27 ans également, a connu une éclosion à un très jeune âge, entre 2009 et 2012, au même moment que Benjamin Grosvenor, en remportant, entre autres, le très difficile concours de l’ARD en Allemagne, que Jessye Norman avait gagné en 1968.

La superbe musicalité de Hyeyoon Park la démarque notablement des « bêtes à concours ». En consultant sa biographie, on se rend compte qu’après avoir glané ses multiples trophées, elle est allée, entre 2012 et 2016, se perfectionner en classe de maître auprès de Christian Tetzlaff. La densité expressive, la concentration du jeu s’expliquent probablement par la fréquentation de ce mentor, reconnu pour ces qualités. L’ardeur de Park a atteint un sommet dans le Perpetuum mobile (3e mouvement) de la Sonate de Ravel et dans la Sonate « à Kreutzer » de Beethoven, un Beethoven de confrontation avec le piano.

Tout bien pesé, cette approche-là était aussi la seule vraiment possible pour ce duo. En effet, les qualités de Hyeyoon Park sont la netteté, la maîtrise des changements instantanés de nuances toujours nourries et la droiture musicale. Ainsi, elle ne laisse pas « flotter » le Blues du 2e mouvement de Ravel ; elle le cadre et le gorge de son. C’est sa manière. Si cette manière ne mise pas sur la sensualité, mais sur la force de persuasion, c’est que le son du violon (l’instrument) est assez « primaire » : droit, sans moelleux et sans matière spécifique sur la corde de sol. De manière, très schématisée, c’est efficace, beau, mais quelque peu froid et désincarné.

Vous nous voyez donc venir avec nos gros sabots : à quoi rime de jumeler l’un des deux ou trois pianistes les plus subtils, les plus gourmands, au son le plus riche de leur génération à ce violon-là ? Franchement, et à notre grand regret, cela n’a guère de sens. Autant donc miser sur la poigne, la joute, l’ardeur, et l’émulation. Nous avons entendu « Grosvenor le poète », par bribes, dans Szymanowski, Ravel et la 1re Romance de Clara Schumann. Pour le reste, on le remercie pour son ardeur à la tâche et on espère le revoir en récital, tout comme on souhaite à Hyeyoon Park qu’une fondation lui octroie le prêt d’un instrument à la hauteur de son talent.

Ladies' Morning Musical Club

Szymanowski : Mythes. Ravel : Sonate pour violon et piano. Clara Schumann : Trois Romances op. 22. Beethoven : Sonate pour violon et piano n° 9, « À Kreutzer ». Hyeyoon Park (violon), Benjamin Grosvenor (piano). Salle Pollack, dimanche 8 décembre 2019.