Moonshine: décloisonner le plancher de danse

Avec Moonshine, Pierre Kwenders et ses collaborateurs offrent une vision excitante, inclusive et généralement afrocentrique de la musique électronique.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Avec Moonshine, Pierre Kwenders et ses collaborateurs offrent une vision excitante, inclusive et généralement afrocentrique de la musique électronique.

« Je dis toujours : sur le dancefloor, l’amour ne dort jamais », avance Pierre Kwenders. « L’amour est là. Les gens sont heureux, ils dansent, ils sont dans la joie et le partage, ce qu’on veut continuer à encourager » avec le concept des soirées Moonshine, dont on fête cet automne le cinquième anniversaire. Au moment de lancer une nouvelle et passionnante mixtape Moonshine intitulée SMS for Location vol.3, le musicien réfléchit avec nous à propos d’une « internationale du dancefloor » à l’émergence de laquelle ses amis, ses fans et lui contribuent.

« Une des raisons qui ont motivé la création de Moonshine, c’est qu’on jouait dans nos cuisines des sons qu’on n’entendait pas lorsqu’on sortait dans les clubs à Montréal », explique Kwenders, attrapé peu avant son départ pour São Paulo, où il donnera quelques concerts.

« On se sentait perdus sur les planchers de danse d’ici. Nous avions ce besoin de partager la musique qu’on aimait, que l’on découvrait et qu’on avait envie de faire découvrir à tout le monde — je peux même dire aujourd’hui au monde entier », ces soirées quasi mensuelles ayant aussi été présentées à Paris, à Los Angeles, à Santiago de Chile, à Lisbonne et à Toronto. « Si les gens ont aussi envie de découvrir et de danser sur ces sons, en effet, c’est encourageant. Ce sont plus de frontières qui tombent, plus de ponts construits entre différentes cultures musicales, tout ça sur un même plancher de danse. »

Ma musique a une forte influence de rumba congolaise, or on sait qu’il y a eu un échange de rumba entre Cuba et le Congo à travers la traite des esclaves

Alors que le débat sur la vie nocturne montréalaise continue de mobiliser les acteurs de cet aspect de notre culture mésestimé par les pouvoirs publics, soulignons l’épatant succès, d’estime et populaire, que remportent les artisans de Moonshine depuis leurs débuts. Pierre Kwenders et ses collaborateurs — parmi lesquels on compte les Montréalais Bonbon Kojak, Odyle Myrtil, Jerico, Empress, Glowzi et autres désormais incontournables de la scène locale — offrent une vision excitante, inclusive et généralement afrocentrique de la musique électronique de danse, décloisonnant ces musiques en embrassant les nouvelles déclinaisons du house et du techno parfumées des influences régionales africaines et afro-latines.

Esthétiques transformées

L’approche de Moonshine est la même que celles des estimés collectifs Naafi (Mexique), NON Worldwide, gqom (Afrique du Sud), Bala Club (Grande-Bretagne), STAYCORE (Suède) et Noche Africa (Chili), une approche qu’une journaliste du quotidien britannique The Guardian qualifiait récemment de « décolonisation du plancher de danse » la transformation des esthétiques, américaines et européennes,du house et du techno, deux genres qui puisent pourtant leurs origines dans les musiques de transe du continent africain. Un juste retour des choses, pour ainsi dire.

La musique électronique agit ici comme dénominateur commun, elle permet à Pierre Kwenders de se faire comprendre ici comme au Brésil ou au Chili, même s’il chante en lingala : « Les musiques électroniques sont le lien, aujourd’hui, dans la musique moderne, estime-t-il. C’est ce qui va attirer l’attention des gens, et ce qui nous aide à nous comprendre. Par exemple, ma musique a une forte influence de rumba congolaise. Or, on sait qu’il y a eu un échange de rumba entre Cuba et le Congo, à travers la traite des esclaves, détaille-t-il. Musicalement, y’a une histoire, des connexions. L’été dernier, j’ai donné un concert en Colombie ; dans une région du pays, ils écoutent beaucoup de soukouss et de rumba congolaise et leur musique, la champeta, est beaucoup influencée par la rumba congolaise. Au Brésil, les gens sont originaires de partout, c’est l’endroit parfait, j’imagine, où les gens pourront se reconnaître dans mon délire. »

Et à travers ces voyages, « tâter le terrain, faire des contacts pour retourner dans une ville avec Moonshine. C’est comme ça qu’on fonctionne : on voyage, on se fait de nouveaux amis, et à travers ces nouvelles amitiés, des collaborations naissent. Tout est question d’échange : la musique, il faut la partager, on veut absolument partager notre vibe avec le plus de monde possible ».

La compilation SMS for Location, Vol.3 est le parfait exemple de cet esprit de rencontres, de collaborations et d’échanges qui anime le projet Moonshine. Onze compositions inédites d’artistes déjà établis — infectieuse Gbadolite, une rumba congolaise électro chantée par Kwenders, sur une rythmique du compositeur et DJ américain Uproot Andy ! — à découvrir d’urgence. Autres révélations : les superbes Soul People et Go Down ! signées Anderson MidNite, qui incarne « la jeunesse montréalaise ! », s’emballe Kwenders. « Un jeune talent haïtien, né à Montréal, ça fait plaisir de présenter toute cette fraîcheur. »

Y’a aussi l’ami Dinamarca, « d’origine chilienne mais basé à Stockholm, avec un son très particulier et des rythmiques plus douces, mais on sent qu’il a quelque chose de différent de tout ce qui se fait ailleurs » sur sa composition Culebra. Puis DJ P2N, « un Congolais, basé à Lubumbashi, qui fait de l’afro-house à saveur très congolaise ». Sa chanson Mosapi, une collaboration avec DJ Boyoma, est énorme.

« Ce qui nous réunit, c’est l’amour de la musique et de toutes ces sonorités souvent qualifiées de “world music”, mais qui, finalement, font partie de la vie de tous les jours de ces gens qui en ont simplement marre d’entendre toujours la même chose dans les clubs et sur les radios commerciales. »

SMS for Location, Vol.3 paraîtra le 13 décembre prochain.