Angèle et le miracle pop belge

Vendredi au Centre Bell, Angèle mettra le point d’orgue à une année 2019 triomphale pour elle et ses collègues.
Xavier Leoty Agence France-Presse Vendredi au Centre Bell, Angèle mettra le point d’orgue à une année 2019 triomphale pour elle et ses collègues.

Il se passe quelque chose au pays de Brel. En quelques années seulement, une nouvelle scène musicale a pris d’assaut la francophonie avec une vigueur et une détermination inédites jusqu’alors dans l’histoire de la pop belge. Une véritable Belgian invasion menée par le rap de Damso, Hamza et Roméo Elvis et par la chanson pop d’Angèle, tout récemment sacrée artiste féminine francophone de l’année aux NRJ Music Awards. Vendredi au Centre Bell, celle-ci mettra le point d’orgue à une année 2019 triomphale pour elle et ses collègues. Voici comment la scène musicale belge est devenue la plus vibrante de la francophonie.

Imprésario et tourneur au sein de la boîte bruxelloise Odessa Maison d’artistes, Maxime Lhussier est présentement à Rennes, dans le nord de la France, pour participer aux Rencontres Trans Musicales. Une dizaine de nouveaux artistes belges y sont programmés dans le volet découvertes Bars en Trans, où nous devinons que les dépisteurs de talents seront aux aguets.

« Je l’ai fortement ressenti avec [le collectif] Glauque : tout le business musical français n’a jamais été aussi attentif à ce qui se passe en Belgique », observe Lhussier, qui compte une quinzaine d’années de métier dans l’industrie musicale. À pareille date l’an dernier, le groupe namurois qui malaxe post-rock et hip-hop faisait ses débuts sur les petites scènes françaises et lançait une première chanson intitulée Robot. Six mois plus tard, l’influent magasine Les InRockuptibles déclarait : « Glauque est le groupe que le monde entier attendait. » « Du coup, ajoute Maxime Lhussier, il y a cette perception que la Belgique est un terreau d’artistes avec des propositions atypiques, et ça captive le public français. »

Captivé ? Les chiffres ne mentent pas, même en cette ère où les ventes d’albums ont perdu de leur superbe. En septembre dernier, Brol, le premier album d’Angèle, sacré album révélation de l’année aux Victoires de la musique 2019, était certifié disque diamant par la Société nationale de l’édition phonographique (SNEP) en France pour 500 000 exemplaires vendus. Il y a deux semaines, le rappeur (et frère d’Angèle) Roméo Elvis a quant à lui vu son premier album Chocolat, paru l’été dernier, auréolé d’une certification platine (100 000 exemplaires). L’année dernière, l’album Ipséité du rappeur Damso se classait en 5e position des ventes en France, toutes langues confondues.

Bien sûr, la Belgique contribue depuis des décennies aux succès de la musique francophone. Arno, Axelle Red, Maurane, Adamo, Stromae, pour ne nommer que les plus connus, ont tous connu le succès à l’international. Une vague de rock belge formée par Ghinzu, Girls in Hawaii, Sharko (entre autres) a eu un certain succès en France il y a une dizaine d’années. Ce qui rend la présente situation si unique, c’est la quantité de musiciens qui y parviennent aujourd’hui, tous en même temps et en suscitant beaucoup d’intérêt médiatique.

Journaliste et directrice artistique du média culturel français General Pop (et ex-InRock), Abigaïl Aïnouz estime que cet intérêt aurait un lien avec la différence d’attitude entre les musiciens belges et français : leur potentiel, leur projet musical, « les Belges, ils y croient. Pour eux, tout est possible, ils avancent sans se mettre des bâtons dans les roues et ils ont un message à faire passer. J’en parlais récemment avec Tawsen, un tout nouveau rappeur et chanteur belge. Il m’expliquait que les rappeurs belges avaient une vision différente de leur métier par rapport aux Français et selon lui, ça avait un lien avec cet ego que les Belges n’ont pas. Et c’est vrai que grâce à ça, les Belges tiennent un discours très différent » qui leur permet de se démarquer de leurs confrères et consœurs de France.

Le déclic

L’ego, ou encore l’estime de soi expliqueraient en partie le succès belge. Une expression de cette « belgitude », néologisme popularisé par Jacques Brel qui traduit, avec cet humour et cette autodérision typiquement belge, une éternelle quête de sens identitaire. « En Belgique, nous n’avons pas un sentiment de fierté nationale très fort, admet Maxime Lhussier. Parce que c’est un petit pays pas très vieux, parce qu’on a les deux langues, nous vivons dans une espèce d’humilité ambiante. »

Pendant longtemps, « on a toujours été considérés un peu comme le petit-cousin débile », rappelle Julien Fournier, directeur de Wallonie-Bruxelles Musiques, organisme dont la mission est d’appuyer les musiciens et l’industrie à se développer à l’international. « Pendant toutes les années 1980, avec les blagues de Coluche, le Belge était celui à qui on donne une petite tape sur la tête en lui disant : “Allez, va jouer…” C’est la manière dont on était perçus en France »

Un stigmate que les Belges ont porté d’autant plus difficilement que l’immortel Coluche imitait à la quasi-perfection l’accent belge… Fournier estime que cette mauvaise image a commencé à changer lors de la sortie sur les écrans du faux documentaire C’est arrivé près de chez vous des réalisateurs Rémy Belvaux, André Bonzel et Benoît Poelvoorde, Palme d’or du Festival de Cannes en 1994.

« Une espèce de déclic s’est alors fait dans l’espace culturel français. Ils se sont dit : “Ben, dis donc, les Belges, ils font des trucs qui ne ressemblent pas à ce qu’on fait, pourtant ils nous ressemblent”. Nous sommes alors devenus un peu comme la lampe de poche éclairant les coins sombres de la créativité. À la suite de quoi, les médias français se sont intéressés à nous : chaque plateau de télé ou presque avait son Belge. »

Ainsi, depuis cinq ans, l’une des meilleures ambassadrices de la belgitude en France se nomme Charline Vanhoenacker, journaliste politique et humoriste appréciée notamment pour les chroniques qu’elle livre à la matinale de France Inter et qui ont contribué à faire basculer l’image du Belge, si bien que le quotidien Le Soir publiait en octobre dernier un texte intitulé « Pourquoi la belgitude est à la mode ? »

En toute humilité

Sur un plan plus musical, le succès de Stromae a évidemment eu l’effet d’un électrochoc sur la scène belge émergente, reconnaissent tous les acteurs de l’industrie consultés. « Personne ne s’attendait à son succès », rappelle Céline Magain, codirectrice du festival FrancoFaune. Cette proposition unique, « une chanson dance avec des textes noirs — et le buzz sur Internet, c’est incroyable ce qu’il a accompli. Il s’est servi des réseaux sociaux pour se faire connaître. C’est aussi ce qui a changé aujourd’hui : sur le Web, les gens s’en balancent que tu sois Belge, Français ou Canadien ». Et les nouveaux artistes belges font bon usage des réseaux sociaux. « Instagram n’a pas de frontières, et c’est d’ailleurs sur ce réseau que le phénomène Angèle a commencé. »

« Ce qui était très important dans ce que j’appelle la construction de la psyché culturelle belge francophone, c’est son succès mondial, explique Julien Fournier. Il a démontré qu’on pouvait avoir ce succès en étant belge, de la fédération Wallonie-Bruxelles, et tout en restant humble, gentil et accessible. On a du mal à se ressentir comme des stars, ici, en Belgique francophone, parce qu’on n’a pas de star-système, alors qu’il y en a un en Flandre, en Allemagne, en France… »

C’est peut-être cette absence de star-système qui fait que personne n’attend vraiment les musiciens belges, suggère Maxime Lhussier. « On fait nos petites choses de notre côté sans se poser de questions. C’est très “ do it yourself  chez nous, en fait. De plus, on n’a pas à traîner un si gros héritage culturel et c’est ce qui rend notre musique intéressante : on puise nos inspirations dans tout ce qui nous entoure, culture anglo-saxonne, culture flamande, culture française, dans un élan très décomplexé. »

Le mot est revenu dans toutes les conversations : le musicien belge est décomplexé. Abigaïl Aïnouz illustre : « Prenez deux artistes à la mode en ce moment, Clara Luciani et Angèle. Clara est très littéraire dans son écriture, elle bouquine et lit beaucoup, comme si elle avait besoin de ça pour cautionner ses textes, alors qu’Angèle écrit des trucs qui la touchent énormément, parfois plus légèrement, mais aussi de manière grave et directe, comme dans Balance ton quoi. Le Français est beaucoup plus complexé par rapport à ses textes, à cause de notre tradition de grands paroliers. »

L’attitude décomplexée et les propositions musicales décalées — en comparaison avec les productions françaises — séduisent. « Ils se sont aperçus que la musique belge décomplexée, avec en prime l’originalité, méritait d’être découverte, croit Lhussier. Et puis, ils en ont un peu marre de tout ce qui se fait chez eux, ces gens qui courent après le succès, alors que chez nous, on fait notre truc et on verra comment ça se passe ensuite. En France, je crois qu’ils aiment cette attitude. »

Pour longtemps encore ? « Le temps nous le dira, ajoute l’imprésario. Cette attention de la France à notre endroit est peut-être une mode, mais c’est surtout une occasion pour notre industrie de prendre sa place et de développer ses artistes. De nouvelles structures de développement et de nouvelles agences se créent [en Belgique], d’autres se renforcent et se professionnalisent. Tous ces gens développent leur savoir-faire et leur connaissance du marché, et ça, j’ai l’impression que ça va perdurer, même quand la mode s’essoufflera. Il nous restera une industrie musicale plus forte et capable de mieux développer ses artistes. »