Mariss Jansons, le meilleur d’entre eux, nous a quittés

Mariss Jansons, ici dirigeant l’Orchestre royal du Concertgebouw en 2009, était un chef cardiaque. Les alertes furent nombreuses cette année, au point de l’obliger à un repos forcé de trois mois l’été dernier.
Photo: Archives Marco Borggreve Mariss Jansons, ici dirigeant l’Orchestre royal du Concertgebouw en 2009, était un chef cardiaque. Les alertes furent nombreuses cette année, au point de l’obliger à un repos forcé de trois mois l’été dernier.

La disparition, dans la nuit de samedi à dimanche, à Saint-Pétersbourg, de Mariss Jansons secoue le monde musical. Il souffrait depuis plusieurs années de problèmes cardiaques qui l’avaient contraint à ménager ses activités professionnelles, jusqu’à ce qu’ils aient raison de lui.

Âgé de 76 ans, le chef letton faisait l’unanimité. Dans un milieu souvent marqué par les jalousies et les rivalités, il était vu par les musiciens et ses pairs comme le « primus inter pares », le meilleur d’entre eux, du moins dans la génération suivant les Bernard Haitink ou Claudio Abbado.

« Monsieur Jansons »…

Tous les musiciens actifs à l’OSM au début des années 1990 vous en parleront avec des étoiles dans les yeux. Il était leur chef préféré. Quand Charles Dutoit est parti en 2002, beaucoup en rêvaient. Mariss Jansons a dirigé l’OSM cinq fois, dont quatre entre mars 1988 et décembre 1992. Mais c’est en 1973, à l’âge de 30 ans, qu’il a fait ses débuts, au Forum, dans la 5e Symphonie de Tchaïkovski.

Le Letton est aussi venu trois fois avec des orchestres qu’il dirigeait : Philharmonique de Leningrad en 1974, Philharmonique d’Oslo en 1991 et Radio bavaroise en avril 2016. Le Devoir avait demandé au chef, avant ce concert, pourquoi ses visites à Montréal s’étaient brusquement interrompues en 1992. Il avait mis la chose sur le compte de sa carrière florissante et ne nous avait pas révélé si les invitations émanant de Montréal avaient soudain cessé.

Un chef en sursis

Mariss Jansons, c’est en quelque sorte une carrière parfaite, même si elle a été retardée par la difficulté de sortir d’URSS. La date de 1973 est celle à laquelle il est nommé chef associé de l’Orchestre philharmonique de Leningrad. C’est la légende de la direction russe, Ievgueni Mravinski, qui l’avait repéré alors qu’il avait 18 ans et pris à ses côtés pour l’assister. Dans ses jeunes années, Jansons doit aussi à l’intercession de Herbert von Karajan le droit d’aller en Autriche étudier avec lui et le fameux Hans Swarowsky.

C’est que Mariss Jansons a de qui tenir. Il est le fils d’Arvids Jansons (1914-1984), grand chef oublié à tort et mort d’un infarctus. Mariss est né en cachette dans le ghetto de Riga en pleine guerre, en 1943, d’une mère chanteuse juive qui avait perdu toute sa famille. « À Riga, à l’âge de 3 ou 4 ans, j’assistais aux répétitions à l’opéra, car mes parents n’avaient pas de baby-sitter. Je passais mes journées à l’opéra et voyais mon père travailler. En grandissant, j’ai beaucoup regardé et discuté avec mon père. Même si mon père ne m’a pas enseigné la direction, il m’a appris beaucoup de choses très tôt », nous avait-il raconté en 2016.

Après les orchestres d’Oslo et de Pittsburgh, le début des années 2000 vit sa consécration avec l’accession au poste de directeur musical de deux des dix plus grands orchestres du monde : le Concertgebouw d’Amsterdam (2004) et l’Orchestre symphonique de la Radio bavaroise (2003). Mais déjà à ce moment-là, Mariss Jansons était un chef en sursis, un miraculé presque. Il avait failli mourir d’une attaque cardiaque en 1996 en dirigeant La Bohème de Puccini à Oslo.

Mariss Jansons était un chef cardiaque, tout comme son successeur comme autorité morale du métier, Riccardo Chailly, 66 ans. Pour réduire la voilure de ses activités, il abandonna Amsterdam en 2015 pour garder Munich.

Les alertes furent nombreuses cette année, au point de l’obliger à un repos forcé de trois mois cet été. C’est à cette occasion que Yannick Nézet-Séguin l’avait remplacé au Festival de Salzbourg et aux Proms de Londres. Jansons était revenu pour une tournée européenne de son orchestre fin octobre. Les critiques étaient en pâmoison, mais notaient son apparence fragile. Jansons devait diriger cette fin de semaine, du 28 novembre au 2 décembre, le Philharmonique de Vienne, mais s’était désisté, il y a deux semaines, officiellement pour une blessure au tendon d’Achille.

Un legs

Le fait que la carrière de Mariss Jansons soit essentiellement celle d’un chef symphonique risque de faire oublier qu’une partie inaltérable de son legs se trouve dans le domaine lyrique. Le DVD nous donne accès à sa Dame de pique, de Tchaïkovski, avec le Concertgebouw d’Amsterdam, mise en scène par Stefan Herheim en 2016 (à préférer à la version Vienne-Hans Neuenfels de Salzbourg en 2018), à Eugène Onéguine avec Herheim en 2011 et à une sulfureuse Lady Macbeth de Mtsensk de Chostakovitch (2006).

L’art de Mariss Jansons a été très bien documenté, notamment parce qu’il était déjà à la tête d’une très belle discographie (admirable intégrale des Symphonies de Chostakovitch pour EMI, avec divers orchestres) lorsqu’il a pris la direction des phalanges d’Amsterdam et de la Radio bavaroise qui multiplient les parutions sur leurs propres étiquettes. Les disques « RCO Live » d’Amsterdam montrent très souvent Jansons au sommet de son art, notamment dans la musique de Gustav Mahler et d’Igor Stravinski.

Mariss Jansons s’est beaucoup battu pour une nouvelle salle de concert à Munich. Il avait fini par obtenir gain de cause. Espérons que, par respect pour sa mémoire, le projet lui survivra.