Les Violons du Roy font leur révolution

À la sortie du concert, c’est assurément la seconde moitié que l’on aura retenue, même si la première ne déméritait nullement.
Photo: Noora Heiskanen À la sortie du concert, c’est assurément la seconde moitié que l’on aura retenue, même si la première ne déméritait nullement.

Plusieurs premières et beaucoup de bons points à ce concert des Violons du Roy, samedi à la salle Bourgie : la première présence au Canada de la mezzo anglaise Christine Rice (que Yannick Nézet-Séguin avait choisie pour son Requiem de Verdi à Carnegie Hall), une première, ici, pour l’oeuvre de Grazyna Bacewicz (1909-1969), mais aussi, selon Jonathan Cohen, pour Phaedra, opus 93 de Britten. Parmi les bons points : un vrai concert, non guidé par d’interminables discours liminaires didactiques ou, pire, de prévente du supposé événement musical à venir, laissant donc l’intelligence et l’imaginaire des auditeurs se déployer. Une petite intervention de Jonathan Cohen, succincte et pleine de tact, en seconde partie a suffi.

Une nouvelle orientation ?

Le programme se scindait clairement entre une première moitié baroque et une seconde partie consacrée à la musique du XXe siècle. L’attention portée à Britten prépare d’ailleurs fort bien au concert de jeudi d’I Musici, à ne pas manquer, marquant le retour de l’altiste et chef Maxim Rysanov et dont Britten sera un des deux piliers, avec Schubert.

À la sortie du concert, c’est assurément la seconde moitié que l’on aura retenue, même si la première ne déméritait nullement. Les Violons du Roy de Jonathan Cohen poursuivent le travail méticuleux de Bernard Labadie. Les extinctions des phrases, notamment à la fin des oeuvres, sont des bijoux en soi. Dans les extraits d’Hippolyte et Aricie, le percussionniste incarnant à la fois vent, éclair et tonnerre s’en est donné à coeur joie. Il fut brillant, aussi, dans le dosage de la percussion tubulaire de l’oeuvre d’Arvo Pärt.

Mais la vedette de la première partie était Christine Rice avec trois airs majeurs de l’opéra baroque : « Cruelle mère de mes amours » (Rameau), « Scherza infida » (Händel) et « When I am laid in Earth » (Purcell). Passer une semaine avec Joyce DiDonato, qui oeuvre dans le même registre, permet de se poser d’intéressantes questions. Vaut-il mieux une tragédienne sublime qui est encore à 85-90 % de son acmé vocale (DiDonato) ou une chanteuse parfaite, aux aigus rayonnants, à laquelle rien ne peut arriver (Rice), mais qui exprime beaucoup moins et rend moins palpables ses personnages ? Mon choix pour DiDonato est limpide, quand bien même elle perdrait encore 10 % de sa splendeur. Des trois airs, le Rameau, à la prononciation indistincte, était le plus neutre.

Heureusement pour Christine Rice qu’il y avait la seconde partie et la cantate de Britten, abordée avec puissance, éloquence et une ferveur qui nous font penser que son tempérament et sa voix sont contraints par le répertoire baroque, où elle n’ose déployer ses moyens. De la part des Violons du Roy, aussi, cette seconde partie a été une révélation, avec une fermeté, une détermination quasi hargneuse, tant dans le concerto de Bacewicz que dans un Cantus de Pärt rarement rendu avec autant de densité sonore. Là aussi, par ailleurs, la subtilité du travail sur les phrasés (Élégie d’Elgar) fut admirable.

Il n’en reste pas moins que le concert soulève une question stratégique de fond. Les Violons du Roy, qui certes, ont toujours cultivé (jadis avec Jean-Marie Zeitouni) le répertoire des XIXe et XXe, mais en « à-côté », ont-ils intérêt à se positionner comme l’un des meilleurs orchestres baroques et classiques sur instruments modernes du monde, comme ce fut le cas jusqu’ici, où à se mettre à marcher sur les plates-bandes d’I Musici et devenir un excellent, mais plus anonyme, orchestre de chambre à tout faire ?

Amours tragiques

Rameau : Hippolyte et Aricie (extraits). Purcell : Chaconne en sol mineur ; Didon et Énée (extraits). Händel : Air « Scherza infida » d’Ariodante. Pärt ; Cantus à la mémoire de Britten. Bacewicz : Concerto pour orchestre à cordes. Elgar : Élégie pour cordes. Britten : Cantate « Phaedra ». Christine Rice (mezzo-soprano), Les Violons du Roy, Jonathan Cohen. Salle Bourgie, 30 novembre 2019.