Bodh’aktan: faire résonner la culture québécoise

Bodh’aktan, c’est d’abord l’histoire d’un succès international passant sous silence, un paradoxe pour qui a déjà vu ce groupe en concert, une sorte de Van Halen en chemise à carreaux: ça déménage.
Photo: Alexis Bourdages Chabot Bodh’aktan, c’est d’abord l’histoire d’un succès international passant sous silence, un paradoxe pour qui a déjà vu ce groupe en concert, une sorte de Van Halen en chemise à carreaux: ça déménage.

« Je ne sais pas si, quelque part, c’est le côté “musique traditionnelle” de notre son qui éloigne les médias, avance Alex Richard. On dirait que c’est perçu comme ringard, que c’est de la musique du temps des Fêtes », regrette le compositeur, chanteur et violoniste du groupe trad-rock Bodh’aktan, qui lançait vendredi dernier son nouvel album, De temps et de vents. « C’est notre réalité, on ne la comprend pas toujours, mais on continue à avoir du fun et à aller à la rencontre des fans », ceux qu’ils ont gagnés ici et ceux qui les attendent en Europe et ailleurs en Amérique, où le groupe est particulièrement sollicité.

Franchement, qui a envie d’une résidence à Las Vegas lorsqu’on peut en avoir une au pavillon canadien d’Epcot Center, le parc thématique de Disney en Floride ? Depuis 2016, Bodh’aktan y passe un mois et demi par année, au grand plaisir des touristes. Un contrat enviable obtenu grâce « à notre gérant qui travaille fort » et à un de ces mystères de la vie qui a fait qu’un cadre chez Disney est tombé sur une vidéo du groupe en concert. Le type a craqué pour l’énergie des Québécois et leur a organisé un concert-vitrine aux États-Unis : « On a mis des années avant de trouver comment faire marcher cette collaboration, mais là, ça y est, à raison de deux séjours par année, à l’automne et en février. Cette année, par contre, on y retourne seulement en avril parce qu’on sera en tournée en France en janvier et en février… »

Bodh’aktan, c’est d’abord l’histoire d’un succès international passant sous silence, un paradoxe pour qui a déjà vu ce groupe en concert : ça déménage. Les reels enivrants, les pulsions rythmiques de la musique traditionnelle celtique, servie sur un bon fond de rock franc, de batterie lourde et de guitares électriques. « Le public européen est peut-être plus habitué à ce genre de mélange — y en a qui font du trad avec du métal là-bas ! », estime le chanteur, doté d’une puissante voix de power-rocker. Et c’est à ce public qu’il s’adresse le plus, depuis la formation du groupe en 2011 : l’été dernier, Bodh’aktan l’a complètement passé dans la canicule européenne.

Comme le groupe punk-trad Carotté (Révélation de l’année au dernier gala GAMIQ), Bodh’aktan reprend un concept — le mariage entre rock et musique traditionnelle — déjà éprouvé auparavant. Pensons à Soldat Louis, Flogging Molly, Dropkick Murphys et, surtout, les Irlandais de The Pogues, la référence suprême selon Alex Richard.

Trop, pas assez

« Bodh’aktan, au fond, c’est la somme de chacune de nos influences musicales », résume le compositeur, chanteur et violoniste Alex Richard. « On a baigné dans les musiques traditionnelles quand on était jeunes, mais on a aussi tripé sur Green Day, sur le métal, le rock et, en fin de compte, on fait la musique qu’on aime. On est un peu comme Stephen Faulkner quand il disait : “Je suis trop rock pour le country et trop country pour le rock !” », ajoutant que, même s’il a été biberonné au folklore, le Madelinot d’origine ne prétend pas faire de la musique traditionnelle à proprement parler. « Le trad qu’on fait, tu ne t’en vas pas mener ça direct à Joliette », dit Richard en relevant tout de même que l’estimé André Brunet (Le Vent du Nord) « a pris le temps de venir faire un tour avec son violon en studio avec nous » pour ce nouvel album.

On est un peu comme Stephen Faulkner quand il disait: “Je suis trop rock pour le country et trop country pour le rock!”

C’est un peu comme si le groupe avait réussi à trouver un son intermédiaire entre ceux de la Bottine Souriante et d’Offenbach, accomplissant là quelque chose qui nous ressemble, qui exprime l’affection que le grand public porte à notre folklore et à notre « rock queb’» tout aussi traditionnel. Éric Lapointe qui tape du pied, en quelque sorte. Du Van Halen en chemise à carreaux. Une rencontre, sur scène et en studio, entre des musiciens qui ont passé leur vie dans le rock et d’autres qui n’ont à peu près connu que le folklore. « Notre violoniste [Marc-Étienne Richard], ça c’est un vrai gars de trad, un gars de reels et de partys de cuisine. »

Ça donne des albums aussi contagieux que ce De temps et de vents, quatrième en français du groupe qui en a enregistré deux autres en anglais, en plus d’un disque de berceuses pour enfants et d’une « mixtape » des reprises qu’il fait en concert « parce que les fans nous les demandaient », Motörhead, Johnny Cash, même la Highway to Helld’AC/DC, enregistrée avec Marie-Mai ! Sur le nouvel album, Bodh’aktan reprend plutôt le célèbre groupe acadien 1755 : « C’est une des caractéristiques du nouvel album : notre fibre acadienne s’exprime un peu plus ! », et avec plus de nuances que sur les précédents albums « où y avait des chansons très rock et d’autres très ballades. Là, on se promène plus ; y a trois ou quatre vitesses différentes, au lieu des deux habituelles ».

Et ils se promèneront encore beaucoup en 2020 ; l’Europe dès le début de l’année, alors que les dates de spectacles au Québec ne sont même pas encore annoncées — vous pouvez cependant parier sur la participation de Bodh’aktan aux plus gros festivals. « L’Europe est un marché incroyable pour nous. Le côté québécois, ils tripent là-dessus. On fait de la musique avec des textes qu’ils comprennent, mais qui ont pour eux quelque chose d’exotique. On fait rayonner la culture québécoise. »