Les beaux silences tout neufs de Michel Faubert

Depuis trente ans, la mission de Michel Faubert, c’est empêcher la «maudite mémoire» de défaillir, porter haut et fort les histoires et les complaintes que la tradition orale a permis de surnager dans le grand fleuve de l’oubli.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Depuis trente ans, la mission de Michel Faubert, c’est empêcher la «maudite mémoire» de défaillir, porter haut et fort les histoires et les complaintes que la tradition orale a permis de surnager dans le grand fleuve de l’oubli.

Bouleversé, le mot est faible. « Maudite année… Je suis rendu à huit, là. Du monde proche… » Michel Faubert arrive des funérailles de son ami Serge Thériault, du groupe trad Hommage aux aînés. Mort subitement la semaine dernière. « Un grand chum. C’est important, ce qu’il a fait pour la musique trad… » Silence au bout du fil. Un silence sans calme. Un silence qui se retient. Michel parlerait en long et en large de ce complice de collecte, ce frère de la grande famille trad. Il le citerait. Le ferait vivre. C’est ce qu’il fait depuis trente ans, Michel Faubert, c’est son combat, sa mission. Empêcher la « maudite mémoire » de défaillir, porter haut et fort les histoires et les complaintes que la tradition orale a permis de surnager dans le grand fleuve de l’oubli.

« Ça fait longtemps que je vis avec mes morts, mais au présent de leur héritage. » Là, ce sont ses contemporains qui partent, les passeurs qui trépassent. « C’est quoi le sens de ce que je fais depuis si longtemps ? Là, j’ai la réponse en pleine face. Maudit qu’on est fragiles… » Drôle d’adon, hein, que ce soit maintenant que l’on rende à nouveau accessibles les six premiers albums de Faubert : toutes ses années 1990 sont désormais en ligne. Ce n’est pas tant un hasard qu’une impérieuse nécessité : on ne sait jamais quand la grande faucheuse va trancher.

Le syndrome de l’imposteur, je l’ai eu quasiment toute ma vie

« J’étais un tout petit garçon quand j’ai été au salon funéraire pour la première fois. C’était pour ma grand-mère, j’avais quatre ans tout au plus. Confusément, je me souviens de m’être demandé comment elle allait faire, une fois enterrée, pour me conter des histoires… C’est fou, hein ? » Le point d’interrogation rebondit, rebondit, puis roule comme une balle dans une rue en pente. Allez rattraper ça ! « J’ai toujours eu peur de faire un spectacle de complaintes a cappella, tout seul », lance-t-il en l’air, pour que ça lui retombe sur le nez.

Tout seul avec sa multitude

Le croirez-vous ? Le Chant du silence, que présentera Faubert les 3, 5 et 7 décembre au théâtre La Chapelle, est en effet le tout premier où il n’y aura que lui, sa voix et les complaintes (et les chanteuses Liette Remon et Gabrielle Bouthillier, brièvement). Pour ainsi dire seul, avec sa multitude de mémoires vives. « Je me suis toujours protégé. Avec les Charbonniers de l’enfer, évidemment. Avec les Douze hommes rapaillés, aussi. Même au temps de l’album Maudite mémoire, il y avait la gang de musique actuelle, les André Duchesne, Claude Fradette et les autres, pour que je sente le show bien enrobé, solide, et que j’ose inclure des moments a cappella. »

Oser ? Mais que nous chante-t-il là ? Comme si Michel Faubert n’était pas, avec Yves Lambert, le plus connu et reconnu des relayeurs du répertoire pas toujours répertorié d’hier et d’avant-hier. Comme s’il n’avait pas, justement, multiplié les manières audacieuses de propager ses trouvailles auprès d’un large public. « C’est peut-être parce que je me considérais pas comme un vrai chanteur, mais l’idée même de faire un spectacle de complaintes tout seul me terrorisait. Le syndrome de l’imposteur, je l’ai eu quasiment toute ma vie. »

Et Faubert de raconter comment, appelé à remplacer un Vigneault d’abord pressenti pour l’équipée des Douze hommes rapaillés, il se sentait « terriblement » mal à l’aise parmi les Richard Séguin, Pierre Flynn et autres Louis-Jean Cormier. « C’était effrayant. C’est moi qui commençais le show avec La corneille. Heureusement qu’il y a eu Martin Léon pour me dire : “Trompe-toi pas, sinon on va tous être dans la m…” J’ai ri, ça a désamorcé la bombe. »

Opération confiance

Pourquoi ose-t-il finalement, alors ? « Il s’est passé de quoi. J’ai été opéré. On m’a enlevé un polype, qui était bénin. J’ai pris le risque : ça se pouvait que je ne puisse plus chanter du tout. L’opération a été un succès. Je me suis trouvé chanceux. Ça m’a libéré. J’ai fini par arrêter de penser pendant que je chante. Je réussis enfin à m’abandonner. Je prends mon temps. » Le chant du silence, en cela, est bien nommé : ce nouveau spectacle, où Faubert sort de sa besace des complaintes récemment déterrées autant que des dépoussiérées du catalogue ancestral, laisse la voix résonner jusque dans le silence. Plus l’inconfort est assumé, plus il se dissémine. Jusqu’à disparaître. « J’ai arrêté de me demander pendant le spectacle si je chantais juste, si les gens aimaient ça. Alors la voix dans ma tête s’est tue. Enfin. C’est merveilleux. »

Dommage de ne pas ressortir tous ces disques en vinyle. Ça s’y prêterait idéalement, non ? « Je sais pas, ça m’est pas venu à l’idée. Ça me ferait-tu vraiment triper de voir Maudite mémoire en vinyle ? Pas sûr. » Il va falloir qu’on insiste. Qu’on se passe le mot, que les disquaires le demandent à La Tribu, la compagnie de disques. Aux 33 tours, dans le présentoir à l’entrée, ça aurait de l’allure. « Ben c’est vrai que ça serait le fun. Mon garçon travaille là ! » Pour tromper la mort, il n’y a rien de mieux que de resplendir là où la nouvelle génération des fous de musique se rue quotidiennement. « On va commencer par faire le show, OK ? » D’accord. On y reviendra. De son vivant.

Le chant du silence

Au théâtre La Chapelle les 3, 5 et 7  décembre, à 19 h 30