La galaxie Fred Fortin à La Tulipe

Zéro sparage. Fred Fortin (que l'on voit ici au Festival d'été de Québec de 2017) est sur scène comme il serait dans son camp-studio dans le bois. La même casquette, sûr et certain.
Photo: Francis Vachon Le Devoir Zéro sparage. Fred Fortin (que l'on voit ici au Festival d'été de Québec de 2017) est sur scène comme il serait dans son camp-studio dans le bois. La même casquette, sûr et certain.

Là-bas, tout là-bas au-delà de la forêt de têtes, un halo de lumière blanche. Dans le halo, suppose-t-on, il y a Fred. Pour bon nombre des spectateurs agglutinés entre les consoles et le fond de La Tulipe, c’est la seule possibilité : déduire. Puisqu’il s’agit de la première médiatique du spectacle Microdose de Fred Fortin et que c’est ledit Fred Fortin que l’on entend chanter Led Zeppline, titre fort et folk de l’album Microdose, les chances sont bonnes pour que ce soit vraiment Fred sous le halo.

Autrement dit, c’est plus que plein. À vue de nez écrapouti, il y a au moins un MTelus bondé ce jeudi soir à La Tulipe. L’autocollant « Complet », aperçu plus tôt sur l’affiche, est le lointain souvenir d’une définition désuète. Entre les consoles et le fond de la salle, on pilote aux instruments, comme on dit en aéronautique. Ne demandez pas aux gens la couleur du T-shirt de leur cher Joseph Antoine Frédéric Fortin Perron. Il pourrait être tout nu. En smoking. Nous ne le savons tout simplement pas.

Zéro sparage

L’accueil est proportionnellement triomphal. Un MTelus en délire, voire un Centre Bell. Ou deux. On l’aime grand comme le lac Saint-Jean. Ce qu’il y a de bien, c’est qu’on n’a pas besoin de regarder les sparages du chanteur pour apprécier sa musique. Zéro sparage. Fred Fortin est sur scène comme il serait dans son camp-studio dans le bois. La même casquette, sûr et certain. Pas précisément en représentation, mettons.

Sont-ils deux sur scène ? À l’oreille, on dirait que oui. Olivier Langevin, on gage, est de la partie. On entend de la guitare slide, de l’harmonica, des guitares, une pulsation de grosse caisse. Ça demeure plausible, la formule tandem. Crocodile, King Size, Que je t’étranglerai sont très blues-swamp-rock, trempées dans les eaux boueuses du Mississippi (ou de l’étang derrière le chalet, c’est selon).

S’oublier pour mieux planer

Ah ! Une brèche. Noirs, les T-shirts, si vous voulez vraiment le savoir. Et casquette bel et bien vissée sur la bonne tête du Fred. Tête penchée sur son harmonica et sa guitare, très Neil Young dans le genre. À deux, ça sonne quasiment autant que si tout Crazy Horse était derrière le rideau avec des amplis Marshall crinqués à onze.

Tous autant que nous sommes, nous oublions que nous sommes tassés comme des ménés à la pêche : la musique, les guitares, la voix enveloppent, entourent, aspirent, happent. Nous emmènent ailleurs. Là où il y a plein d’espace. « On se calme un peu, dit Fred en riant, un peu abasourdi. C’est dur à gérer, une journée de même… » Plastrer la lune est magnifique, les pickings font Pink Floyd sur les bords, puis les gros riffs « ledzepplinent » l’affaire.

En orbite autour de la planète Fred

On flotte, là, non ? Où est le plancher, le plafond, les murs ? Il n’y a plus que la musique, la psychédélie à la Langevin-Fortin. Électricité, la deuxième chanson du nouvel album, est dûment électrique et « les fils se touchent ». Ça fait bzzzzzt des oreilles aux orteils. Ça réchauffe. Méchant trip à deux. Ou est-ce à deux mille ? Écrire qu’on plane semble un peu superflu. Ce spectacle n’est pas de ceux que les mots peuvent rendre. On est trop loin de la vérité. Ce mélange absolument québécois de musiques de racines nord-américaines.

« Je pense que ça fait longtemps que vous avez vos billets, c’est très apprécié », dit tout simplement Fred, aussi intimidé quand il parle qu’entièrement libre quand il joue. Et puis ça repart. Plus haut encore. Il n’y a plus de scène, il y a un ciel immense constellé d’étoiles et de la musique partout. Chaque spectateur tourne autour, sur une orbite personnelle. On est comme les anneaux de Saturne, infinis. Ce spectacle ne finira jamais. « J’écoutais le chant des oiseaux / Je regardais vers le ciel… », chante Fred pour l’univers. Et puis, de nulle part, des anges lancent des demandes spéciales. « Ce qu’il y a de spécial avec les demandes spéciales, c’est quand on les fait… ».