Il était une fois trois gars d'Harmonium sur un banc de parc

Le groupe d’origine réuni: Serge Fiori, Michel Normandeau et Louis Valois. Il aura fallu aussi la grande réconciliation.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Le groupe d’origine réuni: Serge Fiori, Michel Normandeau et Louis Valois. Il aura fallu aussi la grande réconciliation.

Louis-Jean Cormier chante Comme un sage, tous les invités aussi, les choristes harmonisent, les musiciens excellent, ça sonne immense dans le studio d’En direct de l’univers. Ça sonne comme c’est censé sonner, ça sonne Harmonium. Serge Fiori est en larmes, mais pas effondré. Il a craqué toutes les trois minutes dans cette émission qui lui est consacrée, mais la bâtisse tient bon. Il tourne autour de Cormier comme un lion en cage.

Comme un gars qui joue devant nous une partie de souque à la corde avec lui-même, le créateur, le musicien, le chanteur. Après l’album solo inespéré, l’hommage de l’ADISQ, après les ressorties de L’Heptade, du Fiori-Séguin, la réinvention du répertoire pour le spectacle Seul ensemble du cirque Éloize avec le même Cormier, tout a mené à ce moment de trop-plein. La transe, la musique l’emportent. Fiori s’oublie, s’approche du micro… et chante.

C’est la première fois qu’il rechante devant public depuis… Depuis quand au juste ? Juillet 1979, avec Richard Séguin ? Les offres n’ont pas manqué depuis, les ponts pavés d’or non plus. Il ne pouvait pas, Serge, ça disait violemment non dans sa tête : paralysé, pétrifié, terrorisé. Il aura fallu la patience et la ferveur de Louis-Jean Cormier pour y arriver.

La grande réconciliation

Il aura fallu aussi la grande réconciliation. La boucle enfin bouclée. Le trio d’origine enfin réuni. Le premier album enfin remixé, 45 ans plus tard. Le miracle, quoi. L’impossible rendu possible, ouvrant la porte à l’inimaginable. En amont de la sortie du coffret anniversaire de l’album éponyme de 1974 (en magasin le 6 décembre, qu’on se le dise), Louis Valois, Serge Fiori et Michel Normandeau se sont ainsi trouvés dans le même espace-temps, dans les bureaux d’Universal, le 18 octobre dernier. Rencontre de presse.

Le Devoir a eu sa demi-heure. Le temps d’accuser le coup. « Nor-man-deau-de-re-tour ! » se sont exclamés les fans finis à travers le Québec. En ce jour d’octobre, chacun a son explication. Valois, diplomate, se contente de dire que « c’est normal », que « les groupes, ça se sépare et ça se retrouve », que c’est l’histoire mille fois réécrite de musiciens « parmi tant d’autres », comme dans la chanson. Fiori, qui n’a plus beaucoup de filtres, formule ça autrement : « Pour parler moins poliment, disons qu’on a tous eu en dedans une urgence d’indépendance, et ça s’est traduit en sérieux conflits. » Normandeau, assis entre les deux autres, résume l’affaire à sa façon : « Je compare ça à une relation amoureuse. Amour-haine. Nos quatre ans, c’était comme vingt. Trop, trop vite. La cassure pouvait juste être difficile. »

Seize pistes et des frissons

La réunion n’est pas un renouvellement des vœux ni un conventum. Valois prend le relais. « C’est au-delà de nous trois. C’est la musique qui est responsable. Quand tu rouvres les bandes multipistes, tu rouvres tout. Harmonium se remet à exister. » Pesons sur pause un instant. Interlocuteur interloqué.

Pardon, messieurs ? On parle bien des bandes seize-pistes, là, et non pas du mixage qui, du vinyle au CD, a servi à toutes les gravures ? Valois confirme : « Les trois rubans de deux pouces, que j’ai pu récupérer juste avant que ça se retrouve dans un container, dans les années 1990. J’avais juste mis ça à l’abri. »

Et là, on entend des "tracks" de guitare, de voix, dont on se souvenait pas. On écoute ça avec 45 ans de distance. Et on est sur le cul. Ça sonne, c’est écoeurant. Les "tracks" ont de la place, ça respire. C’est capotant.

Frissons. Rubans rembobinés. Play. Imaginez les leviers que l’on monte un par un, les pistes ravivées séparément, le chef-d’œuvre ramené à ses composantes. « Et là, on entend des tracks de guitare, de voix, dont on se souvenait pas, précise Fiori. On écoute ça avec 45 ans de distance. Et on est sur le cul. Ça sonne, c’est écœurant. Les tracks ont de la place, ça respire. C’est capotant. » Valois en rajoute une couche : « C’est la dimension. Il y a des instruments qu’on découvre, qui étaient cachés dans le mix. Ça change pas les chansons, mais ça donne de la profondeur, du relief, c’est assez incroyable avec des écouteurs. »

Le grand test

Pour Normandeau, la révélation est totale : « Je savais même pas que les bandes originales existaient. » Les trois ont d’abord refait la photo du recto de l’album. Mêmes gars, mêmes poses, même banc, même parc. Normandeau, qui avait la tignasse la plus touffue, a aujourd’hui le crâne le plus dénudé. Pensez Syd Barrett avec Pink Floyd en 1967, puis photographié à la sauvette, deux décennies plus tard.

À la fois le même et méconnaissable. À ceci près : le sourire d’un gars heureux. « Quand on s’est revu cet été, on a commencé par la photo, déjà, ça, c’était drôle, et après, en studio, on a écouté ça. Et là, la machine part ! Après vingt secondes, je n’écoutais plus : je nous voyais. Nous trois, Serge, Louis et moi, en train de jouer. »

Pour Fiori et Valois, c’était le grand test. Comment Normandeau allait-il réagir ? Fiori sourit : « Ça nous a remis dans la pièce, tous les trois. C’était ça, le but de l’exercice. » Pas difficile de fantasmer, après ça, tous autant que nous sommes dans l’amicale des fans finis.

Une fois dans la pièce, dites donc, n’a-t-on pas forcément envie de tout rebrancher, de jouer, de chanter ensemble ? « C’est sûr qu’il se passe quelque chose, dit Fiori sans hésiter. On est à la meilleure place qu’on peut être. Si ça doit se passer, ça va se passer de manière naturelle et agréable. Ça garantit rien, mais on n’exclut rien non plus. »

Un mois plus tard, Serge Fiori chante la finale de Comme un sage avec Louis-Jean Cormier. C’est donc vrai : tout est vraiment possible. « Où est allé tout ce monde qui avait quelque chose à raconter ? » Nous sommes tous témoins : Fiori a descellé les briques de son mur de Berlin, fracassé le miroir comme Roger Daltrey dans Tommy. On verra bien. À suivre, sur l’air d’Aujourd’hui, je dis bonjour à la vie.

 

Harmonium XIV Le coffret anniversaire

Harmonium, Universal, en magasin le 6 décembre