La musique universelle de Hans Swarowsky

Le chef d’orchestre Hans Swarowsky était resté très discret sur ses activités pendant la Deuxième Guerre mondiale.
Archives Hans Swarowsky Akademie Le chef d’orchestre Hans Swarowsky était resté très discret sur ses activités pendant la Deuxième Guerre mondiale.

Le chef Hans Swarowsky (1899-1975) est plus connu pour son legs pédagogique que pour son héritage discographique. Au moment où paraît, sur étiquette Profil, un coffret commémoratif, un article de la Neue Zürcher Zeitung, en Suisse, met l’accent sur le passé d’un « Oskar Schindler de la musique » pendant ses années polonaises à Cracovie durant la Seconde Guerre mondiale.

« Goebbels envoya un émissaire, Rainer Schlösser, qui, en ma présence, par une diatribe hautement dramatique, enclencha mon renvoi immédiat et mon remplacement par le très solide nazi monsieur Konwitschny, persona grata chez ces messieurs. […] Deux semaines plus tard, je vis arriver les chars russes et sautai dans le dernier train. Les musiciens voulaient me retenir, mais je connaissais trop bien les deux mouvements de résistance : le catholique polonais et le communiste… »

Cette confession de Hans Swarowsky n’est pas une révélation. Cette lettre du 16 mars 1964 à Fred K. Prieberg, le plus grand historien de la musique sous le Troisième Reich, clôt l’ouvrage de référence Musik im Ns-Staat paru en 1982. Le crime du chef d’orchestre Hans Swarowsky aux yeux du chef de la propagande Goebbels avait été de refuser que l’on joue la 9e Symphonie de Beethoven, bref que l’on chante « tous les hommes seront frères », à des Allemands et à des Polonais dans une salle décorée de drapeaux à croix gammées.

Un passé discret

Ces actions, Hans Swarowsky ne s’en est jamais vanté. Swarowsky était un Viennois. S’il est né à Budapest, en 1899, c’est parce que sa mère, Leopoldine, 18 ans, actrice du Théâtre populaire de Vienne, l’a conçu hors mariage et est allée se mettre au vert pour lui donner naissance. Le père ne fut jamais connu. Swarowsky fit mine d’accorder crédit à l’hypothèse qu’il puisse s’agir de l’archiduc Otto François Joseph (1865-1906). En 1933 un père « officiel » notarié lui fut trouvé, un industriel catholique bon teint, certificat d’aryanité oblige. C’était plus sûr pour ce qui s’en venait, car tout porte à croire que son géniteur fut Josef Kranz, l’homme le plus riche de la monarchie, un banquier juif, fils d’un rabbin d’Auschwitz, en Pologne. C’est lui qui paya pour l’éducation de Hans et fournit le luxueux logis à sa mère et à sa sœur.

Swarowsky était resté très discret sur ses activités pendant la Deuxième Guerre mondiale. Le livre de Fred K. Prieberg est le seul qui fait mention de lui. Le nom de Swarowsky n’apparaît ni dans The Inextinguishable Symphony de Martin Goldsmith, ni dans Hitler and the Power of Aesthetics de Frederic Spotts, ni dans Polisierte Orchester de Fritz Trümpi ou Les voix étouffées du IIIe Reich d’Amaury du Closel.

Quelle étrange destinée, en considérant sa très probable origine juive, que de voir ce chef diriger l’Orchestre du Gouvernement général de Cracovie ! Swarowsky y a été placé car il est un protégé de Richard Strauss.

À Cracovie, il est donc assujetti au gouvernement de Hans Frank, surnommé le « Bourreau de la Pologne », condamné à mort à Nuremberg. Ce que prétend l’article de Corina Kolbe paru dans la Neue Zürcher Zeitung du 22 novembre à Zurich, à partir d’entretiens réalisés avec Manfred Huss, président de l’Académie Swarowsky et éditeur d’une édition augmentée du livre du chef d’orchestre (Wahrung der Gestalt. Le respect des formes), c’est qu’une fois en place à Cracovie, Swarowsky utilisa l’orchestre et le chœur pour faire sortir du camp de Płaszów des juifs et des résistants. « C’est de ce camp que venaient les juifs sauvés par Oskar Schindler », écrit Corina Kolbe.

Du blanc dans le noir

Ces révélations font tout à fait sens. Swarowsky, qui avait passé une bonne partie des années nazies en Suisse et à Salzbourg, avait offert à l’Angleterre son aide en tant qu’espion (« ses honoraires étaient versés à New York à son fils Anton », nous révèle Kolbe). Il était sur une voie de garage en Allemagne.

De son côté, Hans Frank en menait large en Pologne. Dès 1982, Fred K. Prieberg montrait que la musique était son talon d’Achille. Prieberg relate un épisode du 11 juin 1944 où Richard Strauss avait sommé Frank de relâcher des personnes de sa connaissance « qui croupissait dans ces stupides camps de concentration », liste de noms à l’appui.

Selon Manfred Huss interrogé par Le Devoir : « Strauss n’a apparemment pas eu de succès avec sa demande, mais Swarowsky savait s’y prendre. La passion de Frank pour la musique l’amenait à vouloir avoir à Cracovie un orchestre de pointe. C’était le levier pour Swarowsky pour prétendre qu’il n’y avait plus assez de musiciens disponibles et qu’il avait le choix entre pas d’orchestre ou un orchestre et un chœur avec des gens libérés des camps. Swarowsky a fourni l’orchestre et Frank lui a évité en décembre 1944 d’être arrêté par la Gestapo »

Selon Manfred Huss, Swarowsky « a aidé directement au moins 80 personnes, plus 200 musiciens qu’il a intégrés à l’orchestre », mais on ne sait pas exactement combien de personnes il a pu sauver. 

Bourreau certes, mais personnage complexe et tiraillé, Frank, de son côté, désobéissait aux ordres de Berlin demandant de réserver aux Allemands la musique de l’Orchestre du Gouvernement général de Cracovie. Frank avait ouvert les concerts à tous et organisait des reprises uniquement pour les Polonais.

La position de chef de l’orchestre personnel du « Bourreau de la Pologne » à Cracovie en 1944, à l’ombre des pires camps de concentration et d’extermination, a probablement nui à la carrière de Hans Swarowsky. Après sa fuite de Cracovie par le dernier train, il a été hébergé et caché par Richard Strauss au sud-ouest de Munich.

La liste grise

Après la guerre, Swarowsky figura brièvement sur la liste « grise » des Américains, puis fut rapidement dénazifié. En public, il n’a rien dit, il ne s’est vanté de rien.

Swarowsky fit sa carrière essentiellement à Vienne avec 1000 représentations de concerts et d’opéras après la guerre, dont 500 avec l’Orchestre symphonique de Vienne.

Mais ce que l’on retient de lui, c’est sa carrière de pédagogue puisque, enseignant la direction d’orchestre à Vienne, il est le patriarche qui a formé entre autres Claudio Abbado, Zubin Mehta, Mariss Jansons, Jesús López Cobos, Dimitri Kitaenko, Giuseppe Sinopoli ou les frères Adam et Iván Fischer.

Swarowsky a aussi réalisé 200 enregistrements à peu près tous oubliés aujourd’hui. Pour l’étiquette Profil, Reinhard Kapp de l’Université de Vienne et la Hans-Swarowsky-Akademie, présidée par Manfred Huss, ont travaillé à la compilation d’un coffret de 11 CD.

L’intérêt de ces documents datés (avec quelques distorsions parfois) est essentiellement historique, puisqu’on redécouvre esthétiquement celui qui a formé de grands chefs des 40 dernières années. On n’y déniche pas de « références », mais on rencontre un musicien d’une « honnêteté fanatique par rapport à la partition », pour reprendre les mots de Claudio Abbado et comme en témoigne la 9e Symphonie de Schubert.

Swarowsky file droit et clarifie les architectures. Cet esprit, Hermann Scherchen et ensuite Michael Gielen l’ont incarné avec plus de panache et des orchestres plus affûtés (Gielen). Mais le portait est juste, avec notamment la 3e Symphonie de Mahler, dont Swarowsky possédait la partition annotée par Mahler après la première exécution et, en fin de coffret, deux disques rares et précieux consacrés à Wagner et à Johann Strauss enregistrés en grande partie avec le Philharmonique tchèque.

On trouve même un disque étrange, totalement expérimental : les Concertos nos 21 et 27 de Mozart avec Friedrich Gulda en 1963 qui tente, musicalement, le diable, comme Swarowsky l’avait fait, dans sa vie, 19 ans plus tôt !

Au concert cette semaine

Festival Bach. Semaine finale du festival avec, notamment, la venue de Maurice Steger dimanche à 18 h à la salle Bourgie, le concert du violoncelliste Christian-Pierre La Marca, lundi, et Les Idées heureuses, mercredi, au même endroit à 19 h 30, la première partie de l’Oratorio de Noël, mardi et mercredi, avec Kent Nagano à la Maison symphonique, Reinhard Goebel, jeudi, à Saint-Viateur et The Knights, en clôture, samedi, à Saint-Pierre-Apôtre.

 

Maxim Rysanov. Le grand altiste et chef revient à I Musici, après un premier contact éblouissant pour un concert autour de Schubert et Britten. Le compositeur anglais sera illustré à travers ses Lachrymae et sa Sinfonietta. Schubert sera entendu en version originale (Symphonie no 5) ou en tant qu’inspirateur : Der Erlkönig d’Akhunov et Fantasy Homage to Schubert de Tabakova. À la salle Bourgie, jeudi 5 décembre à 19 h 30.

Hans Swarowsky The Conductor

Oeuvres de Mozart, Haydn, Beethoven, Mahler, Schubert et autres, Profil, 11 CD, PH 18061.