Goldberg par Rondeau: la méthode rose

Il est évident que Jean Rondeau a des «Variations Goldberg» une vision décantée et patiente. Ce n’est pas cela qui est en cause.
Photo: Warner Classics Il est évident que Jean Rondeau a des «Variations Goldberg» une vision décantée et patiente. Ce n’est pas cela qui est en cause.

Que ceux qui se sont coltiné la laborieuse pérégrination de Jean Rondeau à travers les Variations Goldberg, quelque part entre ascèse factice et ressort dézingué de boîte à musique, se rassurent : le clavecin n’est pas un instrument qui marche au propane ! On ne peut donc pas attribuer à la pénurie ambiante l’anémie qui fut le maître mot de la soirée.

Certains pourront aussi s’être sentis exclus de l’hallucinant délire collectif qui s’empara d’une majorité de la salle à l’issue du concert. Nous pouvons les rassurer afin qu’ils se sentent moins seuls : le concert de mardi soir était une prestation extrêmement médiocre d’un artiste par ailleurs excellent.

Insuffisamment préparé ?

Tout avait magistralement commencé avec un prélude subtilement improvisé pour nous faire entrer dans le concert, un préambule sur lequel se posait l’Aria, dont les reprises étaient jouées au clavier supérieur, au son plus pointu et léger. Tout s’est gâté dès la première Variation qui voyait le claveciniste en délicatesse avec la lettre musicale.

Une explication ? La nette impression que nous avons retirée de la soirée était celle de voir un artiste qui avait certes fréquenté et approfondi cette oeuvre il y a deux ans (et cela a été documenté, y compris sur YouTube), mais qui, entre-temps, était passé à autre chose et était revenu trop tardivement à la partition ponctuellement pour ce concert, se faisant déborder par elle. L’autre hypothèse pourrait être que le clavecin de la salle Bourgie, plus doux que celui du concert de Bruges documenté en vidéo, incitait le musicien à une conception plus « vaporeuse » qui l’a perdu et phagocyté.

Il est évident que Jean Rondeau a des Variations Goldberg une vision décantée et patiente. Ce n’est pas cela qui est en cause. D’ailleurs, la grande version entendue au clavecin à Montréal, celle de Benjamin Alard en 2008, était tout aussi ample, mais avec une assurance et une tenue instrumentale suprême, incomparable avec le sentiment de prudence dégagé par Rondeau mardi.

La science de l’instrument demeure. Dans quelques moments, comme la grandiose Variation 16, au caractère d’ouverture à la française, Rondeau est admirable, de même que dans quelques ornementations ou idées qui saupoudrent son parcours. Mais l’impression générale n’en demeure pas moins précautionneuse et fragile et c’est désolant.

Mais peut-être y avait-il un message subliminal de vérité à ce côté laborieux. Après tout, les Goldberg sont une « Clavier-Übung », une sorte de luxueuse « méthode rose du clavecin ». Mardi soir, labourées tel un sol infertile par un claveciniste les ânonnant avec son cahier à musique, elles ont été finalement rendues à leur essence.


Les Variations Goldberg

Jean Rondeau (clavecin). Concert de la Fondation Arte Musica, dans le cadre du Festival Bach. Salle Bourgie, mardi 26 novembre.