Plonger au coeur de la magie avec l'OM à Philadelphie

Le défi du concert final de l'Orchestre métropolitain, dimanche à Philadelphie, était de surmonter la fatigue, selon Yannick Nézet-Séguin.
Photo: François Goupil Le défi du concert final de l'Orchestre métropolitain, dimanche à Philadelphie, était de surmonter la fatigue, selon Yannick Nézet-Séguin.

Yannick Nézet-Séguin et l’Orchestre Métropolitain mettaient, dimanche à Philadelphie, un point final à leur tournée aux États-Unis. Ce concert nous l’avons vécu assis derrière les contrebasses, en face du chef, afin de prolonger une expérience à laquelle Yannick Nézet-Séguin nous avait invités avant ses concerts à Carnegie Hall et, ici, au Kimmel Center : assister à la répétition d’avant-concert.

« Jamais je ne me suis senti aussi libre avec vous qu’à Carnegie Hall. » Cette phrase prononcée à Philadelphie par Yannick Nézet-Séguin, lors de ce que l’on nomme dans le métier un « raccord acoustique », résume bien le moment d’exception vécu vendredi soir à New York.

« Ai-je besoin de vous dire comment Carnegie était incroyable ? C’était un pinacle. Faisons de celui-ci un plus grand pinacle encore. » C’est dans ces mots que le chef avait accueilli ses musiciens dans la salle qui est la sienne depuis huit ans.

Le prétexte de l’acoustique

Le Verizon Hall du Kimmel Center de Philadelphie a été construit par les mêmes acousticiens que la Maison symphonique. L’espace est moins résonnant, mais très efficace. Alors que Carnegie Hall porte généreusement le son, cette salle est très instantanément réactive aux variations de nuances. Yannick Nézet-Séguin y sensibilise d’emblée ses musiciens. Et ce sont ces moments de subtilités, le registre des pianissimos et les contrastes dynamiques qu’il va creuser pendant le concert.

L’un des secrets du dépassement de soi dans les prestations de l’orchestre en tournée se révèle être dans ces « raccords », qui, avec Yannick Nézet-Séguin, deviennent de véritables et très efficaces répétitions de 60 à 75 minutes. Elles construisent cette gradation de niveau à partir des expériences antérieures. Partout, l’orchestre reste lui-même. « Quand on s’ajuste pour une salle, il ne faut pas changer notre façon d’être », dit le chef à ses musiciens, qui, la veille, ont assisté à un concert de l’Orchestre de Philadelphie et pourraient avoir tendance à épaissir leur jeu pour égaler la démonstration de force de leurs collègues dans un éblouissant Oiseau de feu sous la direction du premier chef invité de l’orchestre, le Français Stéphane Denève.

Le défi du concert final, dimanche, était de surmonter la fatigue et, pour le chef, qui l’avouait aux journalistes avant le concert, « d’être tout sauf fatigué ». C’est pour cela, afin de se reposer, qu’il n’a pas assisté à toute la soirée de la veille.

Le psychologue

Fin renard, Yannick Nézet-Séguin réserve aux spectateurs une surprise avant le concert. L’annonce de bienvenue distillant les consignes de sécurité et les recommandations d’éteindre son téléphone, c’est lui qui l’énonce au micro. La salle et les musiciens s’esclaffent. D’un coup, tout le monde est détendu. « Vous croyez vraiment que c’était un truc psychologique ? » me demande mon voisin. Eh oui ! En une fraction de seconde, tous les musiciens oublient Carnegie Hall et se retrouvent dans la joie du moment.

Face à Yannick Nézet-Séguin, on comprend certains éléments qui se perçoivent dans la salle. La rondeur du son est, au départ, une rondeur du geste. Dès la fin de la première phrase de l’ouverture de La clémence de Titus, qui ouvre le concert, le geste dessine très précisément devant l’orchestre la résonance que le chef souhaite donner à l’extinction des sons. C’est ainsi qu’est sculptée la musique.

 
Photo: François Goupil L’un des secrets du dépassement de soi dans les prestations de l’orchestre en tournée se révèle être dans ces «raccords», qui, avec Yannick Nézet-Séguin, deviennent de véritables répétitions.

Voir le concert derrière les musiciens permet de percevoir l’importance du point d’ancrage au coeur de l’orchestre formé par la hautboïste Lise Beauchamp, la flûtiste Marie-Andrée Benny et le clarinettiste Simon Aldrich. Ils sont un pilier de l’expressivité du groupe et un pôle que Yannick Nézet-Séguin cherche souvent du regard.

Avec l’avancée de la tournée et le creusement des détails, Bruckner est devenu plus suave. Le chef savoure davantage le 2e mouvement, qui perd un peu son allure de pérégrination schubertienne. Le sel interprétatif de cette 4e Symphonie est devenu la ferveur croissante qui a atteint son apogée dans le finale de Carnegie Hall. La particularité du concert de Philadelphie fut l’aspect très pétillant et ciselé du scherzo. D’ailleurs, avant de l’entamer, Yannick Nézet-Séguin se frottait les mains, comme pour présager d’un bon moment.

« Je ne prémédite plus rien », disait en rencontre de presse celui qui a repris la baguette après plusieurs années à pétrir la musique à mains nues. Le geste n’a pas perdu en expressivité et a gagné en précision. Le finale de Carnegie Hall, moment de gloire de l’histoire de l’Orchestre Métropolitain, qui, selon le chef, « a progressé depuis la tournée européenne », était donc soumis à l’inspiration de l’instant et non à la préméditation.

Nous avons plusieurs fois témoigné des valeurs qui mènent à cette manière très particulière de faire de la musique, manière partagée à l'Orchestre de Philadelphie, une autre équipe musicale qui a accueilli ses collègues montréalais avec une chaleur humaine très émouvante, le Konzertmeister de ce prestigieux orchestre se faisant même portier pour saluer individuellement chaque convive d’un cocktail de bienvenue.

Cet « esprit Yannick » qui irradiait dans les sourires partagés a été résumé par la mezzo soliste Joyce DiDonato à la fin de ce raccord acoustique qui n’en était pas un : « Tout ce que j’ai ressenti ici, lors de cette tournée, c’était de l’amour et de la joie. »

Par-delà l’Atlantique, il y a deux ans, Alexandre Tharaud avait eu les mêmes mots.

Christophe Huss était l’invité de l’Orchestre Métropolitain lors de sa tournée aux États-Unis.

L’Orchestre Métropolitain aux États-Unis

Concert 4. Mozart : trois extraits de « La clémence de Titus ». Bruckner : « Symphonie no 4 ». Joyce DiDonato (mezzo-soprano), Yannick Nézet-Séguin (direction). Kimmel Center (Philadelphie), dimanche 24 novembre 2019.