Fidelio, le tigre et 73 Florestan

Chef et orchestre réitèrent le miracle de la tournée européenne : c’est lorsqu’on pense que les sommets ont été atteints, qu’ils en rajoutent dans la prise de risques, l’inventivité, la plénitude et la générosité.
Photo: François Goupil Chef et orchestre réitèrent le miracle de la tournée européenne : c’est lorsqu’on pense que les sommets ont été atteints, qu’ils en rajoutent dans la prise de risques, l’inventivité, la plénitude et la générosité.

Ce n’est pas tant le triomphe que l’on retiendra du concert donné par l’Orchestre Métropolitain au Carnegie Hall de New York, vendredi, que le nouveau palier franchi par la famille musicale réunie autour de Yannick Nézet-Séguin.

Chef et orchestre réitèrent donc le miracle de la tournée européenne : c’est lorsqu’on pense que les sommets ont été atteints, qu’ils en rajoutent dans la prise de risques, l’inventivité, la plénitude et la générosité.

Il y a moins d’un mois, en dirigeant Fidelio à la Maison symphonique de Montréal, Yannick Nézet-Séguin et ses musiciens illustraient le passage de l’ombre à la lumière des idéaux de fraternité et d’égalité. Dans l’opéra de Beethoven, Fidelio libère son amoureux Florestan de la pénombre de son cachot pour lui faire voir un soleil éclatant sous lequel le peuple acclame sa libération.

En ce 22 novembre sur la scène du Carnegie Hall de New York, 73 Florestan, comme autant de musiciens, frères et égaux, ont été baignés par la lumière. Des acclamations méritées ont salué une prestation devenue fulgurante dans le 4e mouvement de la Symphonie romantique de Bruckner.

La revanche des obscurs

C’est un article du New York Times du 14 juin 2010 qui nous a fait penser à la métaphore de Fidelio (ici vêtu d’une chemise blanche) et de ses Florestan, tant le retour à ce texte synthétise en un raccourci vertigineux le chemin parcouru en moins de dix ans.

En ce jour de la nomination de Yannick Nézet-Séguin à Philadelphie, en 2010, on lisait donc à New York : « Même s’il est quasiment inconnu des mélomanes américains, Yannick Nézet-Séguin est sous le radar des organisations à la recherche du prochain talent intéressant. […] M. Nézet-Séguin a oeuvré depuis 2000 comme directeur artistique et chef principal de l’Orchestre Métropolitain à Montréal, sa ville de naissance et il est resté attaché à cet ensemble assez obscur en dépit de sa carrière internationale naissante. »

On a hâte de voir ce que pense désormais notre confrère de cet « ensemble assez obscur » après pareille démonstration. Nous n’en sommes pas à notre premier concert à Carnegie Hall. Nous y avons vu les orchestres de Vienne (dans Bruckner, une affreuse Neuvième avec Boulez), Berlin et Amsterdam. Mais, une fois encore, le Métropolitain a prouvé qu’il était un ambassadeur véhiculant à un degré rarissime, voire unique, des valeurs cardinales de solidarité et d’engagement.

Nous avons écrit après le concert de Chicago qu’en dépit des cuivres, très en évidence dans la 4e Symphonie de Bruckner, le travail des cordes était à louer en priorité. Sur ce roc solide, Yannick Nézet-Séguin a pu non seulement structurer sa symphonie mais, surtout, il s’est mis, dans le 4e mouvement à lancer des incitations auxquelles l’orchestre répondait avec ardeur.

Chef et orchestre se sont mis alors à se jouer des difficultés comme un tigre joue avec sa proie. Des accents rageurs dans des phrasés de violons au milieu de tuttis complexes faisaient monter le taux d’adrénaline et la coda donnait la chair de poule.

Yannick Nézet-Séguin, très enclin au chant dans le 2e mouvement, vendredi soir, a vu qu’il pouvait beaucoup se permettre, beaucoup demander, et l’interprétation a encore gagné en souplesse et exaltation tout en préservant la culture sonore évitant toute dureté des attaques ou fin abrupte des phrases.

 
Photo: François Goupil Yannick Nézet-Séguin a pu non seulement structurer la symphonie de Bruckner mais, surtout, il s’est mis, dans le 4e mouvement à lancer des incitations auxquelles l’orchestre répondait avec ardeur.

Carnegie Hall est une salle acoustiquement généreuse. Les orchestres ont donc quelque peu tendance à s’écouter jouer et à avachir l’expression musicale. Le Métropolitain a évité cet écueil, tout en donnant beaucoup de chaleur et de rondeur à l’émission sonore et aux fins de phrases.

Pari réussi, à nouveau, et confirmation de l’excellent choix de soliste. Joyce DiDonato, en dramaturge confirmée, a une fois de plus mis le public dans sa poche. Elle a mieux passé ses aigus, sauf un petit accroc dans l’air de Vitellia. Par contre son « voi che sapete » en rappel est un pur bijou.


Christophe Huss est l’invité de l’Orchestre Métropolitain lors de sa tournée aux États-Unis.

L’Orchestre Métropolitain à Carnegie Hall

Concert 3 de la tournée américaine de l’Orchestre Métropolitain Mozart : trois extraits de « La clémence de Titus ». Bruckner : « Symphonie no 4 ». Joyce DiDonato (mezzo-soprano), Yannick Nézet-Séguin (direction). Carnegie Hall (New York), vendredi 22 novembre 2019.