Yannick Nézet-Séguin en habits d’alchimiste à Philadelphie

Effectif passé de 105 musiciens à 97, finances restaurées, nouveau contrat de travail de quatre ans, Yannick Nézet-Seguin (sur la photo) et Matías Tarnopolsky travaillent à de nombreux projets de développement.
Photo: Francois Goupil Effectif passé de 105 musiciens à 97, finances restaurées, nouveau contrat de travail de quatre ans, Yannick Nézet-Seguin (sur la photo) et Matías Tarnopolsky travaillent à de nombreux projets de développement.

L’Orchestre Métropolitain mettra, dimanche, un point final à sa tournée à Philadelphie, la ville où Yannick Nézet-Séguin est, depuis 2012, le directeur musical. Là aussi, le pari était fou. Là aussi, tout a changé.

Dire qu’à Philadelphie, tel un alchimiste, Yannick Nézet-Séguin a changé le plomb en or est juste, mais demande quelques précisions. Le Philadelphia Orchestra a toujours été un joyau dont même les vicissitudes financières et les mauvaises décisions (Christoph Eschenbach, directeur musical de 2003 à 2008) n’ont pas altéré l’éclat.

Mais qui se souvient encore que lorsque le chef québécois a été nommé en juin 2010 à sa tête, en vue d’un début de mandat en septembre 2012, l’orchestre se débattait dans une situation financière apparemment inextricable ? C’est la tête d’un bateau à la dérive et à deux doigts de sombrer que le chef, alors âgé de 35 ans, a accepté de prendre. Les musiciens craignaient alors pour leur retraite et, en termes de situation, la comparaison faite par les médias était davantage avec l’Orchestre de Honolulu, qui venait de se dissoudre après une déclaration de faillite, qu’avec ses homologues du « top 5 » américain.

Bye-bye Honolulu

Huit ans plus tard, le passage des gouffres aux sommets a été symbolisé en juin dernier par un don record de 55 millions de dollars. Un fonds philanthropique de la Silicon Valley a choisi l’Orchestre de Philadelphie et son chef. Pour le président-directeur général de l’orchestre, Matías Tarnopolsky, interrogé par Le Devoir,« les dons sont toujours des votes de confiance envers l’organisation ». Il voit celui-ci tout particulièrement comme un « témoignage d’appréciation, voire d’amour, envers l’Orchestre de Philadelphie et Yannick pour leur travail » et s’en trouve même « ému ».

En pratique, 50 des 55 millions de dollars ont été affectés au fonds de dotation de l’orchestre. Celui-ci, qui était de 120 millions de dollars en 2011, s’élève aujourd’hui, selon les calculs publiés par le New York Times, à 212 millions, et ses revenus annuels représenteront désormais 10,8 millions, contre 7,9 millions précédemment.

Nous avons non seulement l’un des meilleurs chefs au monde, mais le lien entre ce chef et l’orchestre est extraordinaire

Moins d’an après la nomination de Yannick Nézet-Séguin, en avril 2011, l’orchestre se plaçait sous la protection de la loi sur les faillites. Le chef y mit alors du sien, ajouta deux concerts avant le début de son mandat afin de démarrer un effet de vague. En juillet 2012, l’institution était financièrement sortie d’affaire. En février 2013, elle glanait un contrat de disques avec Deutsche Grammophon, 17 ans après avoir perdu celui qui la liait à EMI.

Pour Matías Tarnopolsky lui-même, « la présence de Yannick Nézet-Séguin a été déterminante » dans le fait qu’il a été intéressé par le poste qu’il occupe depuis un peu plus d’un an.

« Les impacts qu’a eus Yannick sur l’orchestre et sur la communauté ont été perceptibles bien au-delà de Philadelphie. Yannick a établi une culture entre le directeur musical et l’orchestre qui allie qualité musicale et joie de faire de la musique avec un sens du partage de cette joie avec le public. Nous avons non seulement l’un des meilleurs chefs au monde, mais le lien entre ce chef et l’orchestre est extraordinaire. »

Le tandem en vue désormais

Cette fusion est confirmée par Hal Robinson. Le chef de pupitre des contrebasses du Philadelphia Orchestra est une sommité du métier, professeur à l’Institut Curtis de Philadelphie et à la Juilliard School de New York. « Après toutes ces années, Yannick est toujours aussi apprécié et aimé, alors qu’habituellement, la lune de miel d’un directeur musical est largement passée », nous confie M. Robinson, qui juge que le chef québécois est « de loin le plus grand directeur musical » avec lequel il a travaillé, le traitant même de « package complet ». « Il a les pieds sur terre, il est excitant, il a des idées interprétatives, il est inspirant. C’est étonnant ce qu’il parvient à faire. »

Le style marque une rupture intéressante avec l’illustre Wolfgang Sawallisch, maestro « très respecté ». « Sawallisch avait beaucoup de bagage musical et de musicalité, mais il n’aimait pas la musique moderne et détestait Mahler. Il avait une relation traditionnelle avec l’orchestre : un leadership fort qui descendait du podium. Yannick est créatif, charmant et il nous a appris, par exemple, comment aborder le son classique dans Mozart. » Hal Robinson conclut : « Yannick est ce qui est arrivé de mieux à ma carrière. Je partirai à la retraite dans deux ans. Savoir que cela arrivera avec lui comme directeur musical me rend heureux et fier… »

Ce que le musicien qualifie de « moment inspirant pour l’orchestre » est relevé par les observateurs. Le tandem Philadelphie–Nézet-Séguin est désormais celui qui attire les regards aux États-Unis, détrônant Los Angeles et Gustavo Dudamel.

Effectif passé de 105 musiciens à 97, finances restaurées, nouveau contrat de travail de quatre ans, Yannick Nézet-Seguin et Matías Tarnopolsky travaillent à de nombreux projets de développement : « Ces réflexions stratégiques et ces décisions se font en équipe. Yannick est un gars inclusif qui accorde de l’importance aux opinions de ses collègues dans l’organisation. »

« Parmi diverses initiatives concernant la billetterie, le programme Apple (Appreciation Program for Philadelphian Leaders in Education) est celui dont nous sommes le plus fiers », nous dit M. Tarnopolsky. Apple consiste à donner des billets aux enseignants des écoles publiques. « C’est un geste de remerciement et de soutien envers les gens les plus importants de notre communauté : ceux qui enseignent à nos enfants. Nous voulons nous assurer qu’ils puissent venir écouter l’orchestre quand ils le désirent pour parler de leur expérience à leurs élèves. »

Vis-à-vis de l’extérieur, l’action la plus spectaculaire est l’établissement de liens très étroits avec la Chine et les musiciens chinois, qui renouent avec un esprit de conquête inhérent à un orchestre qui réalisa pour Victor, sous la direction de Stokowski, dès 1931, un disque microsillon tournant à 33 tours et 1/3 de la 5e Symphonie de Beethoven, deux décennies avant l’émergence commerciale de ce procédé, un orchestre qui revendique par ailleurs la première radiodiffusion nationale (1929), la première bande-son d’un long métrage (1936) — expérience menant, en 1940, au fameux Fantasia — et la première apparition télévisée (CBS, 1948).

En Chine, l’Orchestre de Philadelphie devient l’orchestre en résidence de la Compétition internationale organisée par le Conservatoire national de Chine. « L’Orchestre de Philadelphie a été le premier orchestre américain à visiter la Chine. Notre premier voyage date de 1973. Nos contacts non seulement avec les auditoires, mais aussi avec les établissements d’enseignement datent de cette époque, nous dit M. Tarnopolsky. L’orchestre est engagé pour les finales de 2021 et 2023. » Parallèlement, l’orchestre s’assure ainsi de tournées bisannuelles dans ce pays.

Avec les moyens, les idées…

Christophe Huss est l’invité de l’Orchestre Métropolitain lors de sa tournée aux États-Unis.