Saratoga, aimer les gens

Le duo folk Saratoga: Chantal Archambault et Michel-Olivier Gasse
Photo: Valérian Mazataud Le duo folk Saratoga: Chantal Archambault et Michel-Olivier Gasse

Pas beaucoup d’action au cinéma L’Amour, en ce mardi verglacé.

— C’est pour l’entrevue avec Saratoga.

— Sara qui ?

— Saratoga, le duo. Michel-Olivier Gasse et Chantal Archambault.

— Connais pas. Y a rien ici.

Portable dégainé. Vérification faite. Méprise constatée. Bafouillage d’excuses. Esquive en douce. C’est pas au cinéma L’Amour, le rendez-vous. C’est au cinéma Moderne. Un chouia plus au nord sur la même Main. « On aurait pu ! » s’exclame Chantal. « C’est un beau lapsus… » ajoute-t-elle non sans tendresse.

Sourire complice de Michel-Olivier (appelons-le Gasse, comme tout le monde). Pour parler de Ceci est une espèce aimée, leur deuxième album, livre-disque dédié à leur petite Olive de vingt mois, l’amour a préséance sur la modernité.

« Avant que tu naisses, on a fait un vœu / On t’a souhaité d’aimer les gens », lit-on en premier.

Bel objet. Un autre livre-disque, tiens, deux semaines après celui que présentait domlebo en ces pages. Entrevue dans laquelle il était question de L’origine de mes espèces, un autre livre-disque, celui-là signé Michel Rivard. Les trois de format assez semblable, comme si une petite collection trouvait sa place dans une section à part, la biblio-discothèque. Trois livrets devenus livres, avec le disque dedans. Presque une nouvelle espèce, aimée autant qu’hybride. Qui touche et que l’on peut toucher. « Nous, on veut tout dématérialiser, l’idée c’est certainement pas de créer davantage de déchets », s’empresse de préciser Chantal.

La belle empreinte

Cela se sait dans leurs alentours, le couple a la conscience écologique plus qu’aiguisée. Militante ? « Mets-en ! » D’où le besoin de justifier la démarche. « On s’est fait dire récemment que le streaming était plus polluant que le CD, continue Chantal. À cause des serveurs qui roulent en boucle, ce qui provoque un réchauffement incroyable. Comment faire, alors ? On s’est dit : “On va glisser les disques dans le livre, au moins on évitera le boîtier de plastique. Le papier, ça se recycle”. » Gasse ajoute : « Et le livre, il y a des chances que tu veuilles le garder… »

C’est le bon argument. Même quand on choisit de se délester le plus possible, un livre n’est point déchet lorsque chéri, lu, relu : le disque inclus s’en trouve protégé, moins jetable. Un minimum d’empreinte, dans la zone acceptable. « Ça devient un petit objet tout doux, moins destructeur », dit tout aussi doucement Chantal.

Cela correspond tout à fait au contenu, qui est en trois dimensions, comme les gens. Le texte de présentation, en quatrième de couverture, le dit parfaitement : « Ceci est un moment pour investir le beau, le bon, le doux, pas la surface. On va creuser un peu, histoire que ça parte pas au premier coup de vent, qu’on reste ensemble au moins le temps de se connaître, le temps qu’on se mérite. Ceci n’est pas un livret de paroles. C’est un ramassis d’attendri, c’est une insolence, une embellie. C’est un beau bonjour sur l’ombre alentour. »

Aimer sans autoportrait

Le livre-disque se veut par là une manifestation tangible de l’intention de départ du projet : des chansons et des poèmes en prose pour donner envie d’aimer durablement. Notez : aimer. Pas : s’aimer. Pas aimer en calculant le retour sur investissement. Pas aimer non plus au sens facebookien du terme. « Nous oublierons de nous prendre en photo », chantent-ils en harmonie dans L’embellie. Aimer sans autoportrait. Aimer l’autre. En souhaitant que l’autre, à son tour, en aime d’autres. « C’est un souhait, relativise Gasse. On n’a pas de certitude. On voit bien le bulletin de nouvelles tous les jours. On les voit, les déchets. Mais on a décidé que ce serait notre geste. Notre contribution : rappeler que la beauté existe, que la bonté existe. À condition d’y travailler fort. »

On a décodé qu’on les aimait assez, nos amis musiciens, pour leur laisser de l’espace de liberté pour que leur idée de la beauté puisse s’exprimer. C’était un risque, on le savait. Mais ça aussi, c’est notre geste. 

Des pushers de bienveillance. Tout en menant le combat. « C’est pas ce qu’il y a de plus simple, la joie. Le don de soi. La bonté. Mais ça se peut. » Et Gasse de donner l’exemple qui tue. « Le grand-père de Chantal est mort frappé par un chauffard en état d’ébriété, récidiviste. Devant sa maison… »

Chantal prend le relais du récit. « Il a revolé je sais pas combien de mètres dans les airs, pour atterrir dans la cour, où étaient les neuf enfants et sa femme, ma grand-mère. Elle a retourné son mari, a vu qu’elle ne pouvait rien faire de plus, alors elle est allée chercher l’homme ivre dans son auto, et lui a fait un café dans la cuisine, pour le dégriser. En attendant les secours. Tu peux pas dire après ça que la bonté n’existe pas. »

Le cynisme prend le bord. Dans le poème qui suit la chanson Le code et la manière, dans le livre, où Chantal en plein post-partum parle à Olive, rien n’est évité : « Tu sais pas pour le continent de plastique / Les climatosceptiques / et les enfants soldats ». Créer du beau, comprend-on, est plus que jamais nécessaire, vital. Pour donner du courage, du cœur au ventre, pour ne pas rager dans le vide. Le soin apporté à ces chansons, dans l’écriture autant que dans les arrangements, petites touches de harpe, de violon, de flûte, de thérémine, est infini. Ça demeure un miracle de simplicité volontaire, comme disait le collègue Philippe Papineau à propos de Fleur, le premier album, mais exquis néanmoins, bijou serti avec goût et discrétion.

Le titre, Ceci est une espèce aimée, nous parle aussi de l’objet et de son contenu. « On n’est pas des orchestrateurs, précise Gasse. On a décodé qu’on les aimait assez, nos amis musiciens, pour leur laisser de l’espace de liberté pour que leur idée de la beauté puisse s’exprimer. C’était un risque, on le savait. Mais ça aussi, c’est notre geste. » Pas besoin d’aller au cinéma L’Amour pour aimer au grand jour.

 

Ceci est une espèce aimée

Saratoga, livre-disque de 48 pages et 12 chansons, DuPrince /  Saratoga