Un bicentenaire sans exubérance pour Jacques Offenbach

Jacques Offenbach
Photo: Félix Nadar Jacques Offenbach

Alors que le monde musical semble n’avoir déjà plus que « Beethoven 2020 » en tête, 2019 devait célébrer autant le 150e anniversaire de la mort de Berlioz que le bicentenaire de la naissance de Jacques Offenbach.

S’agissant de ce dernier, ce ne fut pas l’occasion d’un flot de révélations, mais nous sommes tout de même plus riches en fin d’année qu’au début.

C’est un Prussien né à Cologne en 1819, fils du cantor de synagogue Isaac Juda Eberst, dit Offenbach, qui est devenu le symbole musical de la gaieté parisienne sous le Second Empire et le créateur d’un nouveau genre musical : l’opérette ! Incroyable parcours…

Selon la formule de Jules Lemaître, l’opérette est le « seul genre dramatique relativement nouveau qu’ait produit la seconde moitié du XIXe siècle ». L’émergence du genre est due à Hervé et, surtout, à Offenbach.

La relativité quant à la nouveauté est induite par le fait que des ouvrages d’opéra-comique reposant sur l’alternance entre dialogues parlés, airs, ensembles et chœurs, tels que Le toréador d’Adophe Adam ou La fille du régiment de Donizetti, avaient déjà beaucoup d’esprit.

C’est ce que résume fort bien l’un des plus beaux legs de cette année Offenbach : l’excellent et pragmatique Jacques Offenbach, mode d’emploi de Louis Bilodeau, paru aux Éditions de L’Avant-Scène Opéra et disponible depuis le 10 octobre dernier au Canada.

Cet ouvrage remarquablement documenté nous rappelle aussi cette savoureuse comparaison entre Hervé et Offenbach : « Coiffé au poteau par Hervé, Offenbach n’a peut-être pas inventé l’opérette, mais il l’a menée à son plein achèvement en créant ses premiers authentiques chefs-d’œuvre. Pour reprendre la formule célèbre de Louis-Henry Lecomte, il « allait bientôt être l’Améric Vespuce du genre dont Hervé avait été le Christophe Colomb ». »

De Cologne à Paris

Le cheminement ayant mené Jacques Offenbach à ces sommets a été fulgurant. Le petit Jakob apprend à jouer du violon grâce à son père. Comme il se montre doué, il se met au violoncelle à dix ans. Enfant, il joue dans des cafés, avec Julius, son frère aîné violoniste, et sa sœur, pianiste, des arrangements d’airs d’opéras.

Jakob a 14 ans lorsque son père décide de l’envoyer avec Julius étudier la musique à Paris. Lors d’un voyage à la fin de l’année 1833, Isaac réussit à convaincre Cherubini, le directeur du Conservatoire de Paris, d’admettre ses enfants. C’est une prouesse, car le conservatoire n’accueille pas les étrangers. Les deux enfants adoptent des prénoms francisés, Jules et Jacques.

Isaac devant retourner à Cologne, ses deux fils paieront leur subsistance notamment par les revenus de leçons de violon données par Jules. Jacques se pliera à la discipline du conservatoire pendant un an seulement, avant de voler de ses propres ailes en tant que violoncelliste d’orchestre, notamment à l’Opéra-Comique, dont il absorbe ainsi le répertoire. L’enseignement de composition lui est dispensé par Fromental Halévy, qui devient son mentor.

Mais c’est vraiment en tant que violoncelliste virtuose (on le surnomme alors « Le Liszt du violoncelle ») qu’il se fait connaître en Europe dans un premier temps.

De la facette de l’Offenbach violoncelliste il reste un concerto pour violoncelle, le Concerto militaire, l’un des gagnants du bicentenaire, puisque brillamment enregistré par le jeune virtuose français Edgar Moreau dans une nouvelle édition, révisée et augmentée, de la partition.

L’essor de l’opérette

Dans les salons parisiens, Offenbach rencontre sa femme, Herminie d’Alcain. Il se convertira au catholicisme pour l’épouser en 1844. Ils auront quatre filles et un garçon. Le tournant permettant au compositeur de prendre le pas sur l’instrumentiste se produit en 1850 lorsque Arsène Houssaye, directeur de la Comédie-Française, le nomme directeur musical du théâtre.

Il y composera chansons et musiques de scène. Entre 1853 et 1855, il s’enhardit en écrivant des opérettes en un acte. Mais lassé de se battre pour faire monter ses œuvres, il achète en 1855 sa propre salle, qu’il nomme Théâtre des Bouffes-Parisiens. La jauge de 300 places le limite à des œuvres à trois protagonistes.

La dénomination « Bouffes-Parisiens » le suivra au gré des déménagements. La première grande opérette d’Offenbach sera Orphée aux enfers en 1858 — vingt protagonistes et un chœur dans des décors de Gustave Doré. « Améric Vespuce » va alors défricher le territoire avec les chefs-d’œuvre du genre : La belle Hélène (1864), La vie parisienne (1866), La grande-duchesse de Gérolstein (1867) et La Périchole (1868). Le librettiste est celui de ses débuts, Ludovic Halévy, neveu de son mentor en composition, auquel s’est joint, au fil de l’aventure, Henri Meilhac.

Les années 1870 le voient voyager et réviser des compositions antérieures. Ses nouvelles œuvres ont moins de succès, sauf La fille du tambour-major. Offenbach mourra le 5 octobre 1880 sans avoir pu orchestrer son opéra Les contes d’Hoffmann.

Cette modeste année Offenbach 2019 compte, outre le Concerto militaire, deux apports déterminants pilotés par le Centre de musique romantique française du Palazzetto Bru Zane.

Le premier est un récital de la jeune soprano belge Jodie Devos intitulé « Offenbach Colorature ». On y trouve des perles rares tirées d’ouvrages peu connus au point que le Palazzetto a dû parfois éditer des partitions spécifiquement pour la réalisation du CD. Le vivier d’airs était riche, car l’emploi de « sopranos à roulades » était déterminant dans les opérettes de l’époque et a contribué au succès monstre d’Offenbach.

Le second est une nouvelle intégrale de La Périchole captée à l’Opéra de Bordeaux en octobre 2018 sous la direction de Marc Minkowski, avec Aude Extrémo, Stanislas de Barbeyrac, Alexandre Duhamel, Éric Huchet et Marc Mauillon, belle distribution francophone de voix bien distribuées avec un accompagnement transparent des Musiciens du Louvre. La parution restitue la partition révisée de 1874, mais avec des coupures dans le dernier tableau pour resserrer l’action. Le très informatif livret est un atout de cette parution.

Côté rééditions, il est impossible de ne pas remarquer le gros coffret Warner The Operetta & Opera Collection (30 CD). Mais attention : c’est une parution internationale qui rend aussi justice à la « culture Offenbach » qui a persisté en Allemagne et juxtapose ainsi les versions française et allemande d’une même œuvre.

Il vaut mieux se tourner vers le coffret paru en novembre 2018 regroupant Orphée aux enfers, La belle Hélène et La grande-duchesse de Gérolstein dans des enregistrements de référence de Marc Minkowski.

Enfin, sur le plan orchestral, l’honneur a été sauvé par le chef anglais Howard Griffith, auteur de deux CD judicieux pour l’étiquette allemande CPO. Folies symphoniques réunit de rares ouvertures d’ouvrages mineurs tels que L’île de Tulipatan, Le roi carotte, Les bavards, Les bergers ou La princesse de Trébizonde, alors que « Le royaume de Neptune » compile de la musique symphonique et de ballet d’Orphée aux enfers

Nos recommandations

Offenbach, mode d’emploi. Éditions de L’Avant-Scène Opéra. ISBN 978-2-84385-493-4.

 

Concerto militaire. Edgar Moreau, Les forces majeures, Raphaël Merlin. Erato 9029552612.

 

Offenbach Colorature. Jodie Devos, Orchestre de la radio de Munich, Laurent Campellone. Alpha 437.

 

La Périchole. Marc Minkowski. Palazetto Bru Zane (distr. Naxos) BZ 1036.

 

Orphée aux enfers, La belle Hélène, La grande-duchesse de Gérolstein. Marc Minkowski. Warner 6 CD 9029561743.

 

Folies symphoniques. Ouvertures d’opéras-bouffes et comiques. Howard Griffith. CPO 555 275-2.

 

Le royaume de Neptune. Musique symphonique et ballets d’Orphée aux enfers. Howard Griffith. CPO 555 301-2.

Les concerts de la semaine

Quatrième de Bruckner. L’Orchestre Métropolitain et Yannick Nézet-Séguin reviendront à peine de leur tournée aux États-Unis avec la 4e Symphonie de Bruckner présentée à Montréal dimanche dernier que l’OSM et Kent Nagano joueront… la même 4e Symphonie de Bruckner ! Andrew Wan interprétera Le banquet de Platon de Bernstein en première partie. À la Maison symphonique de Montréal, mercredi 27 et jeudi 28 novembre à 20 h (jeudi 10 h 30 avec une oeuvre de Samy Moussa).

Festival Bach. Le festival bat son plein cette semaine avec des concerts tous les jours. Les deux grands événements de la semaine sont les Variations Goldberg de Jean Rondeau à la salle Bourgie, mardi, et Andrea Marcon dirigeant Arion et le SMAM dans la Messe en si à Saint-Jean-Baptiste, vendredi.