Au sommet avec Iverson et Harrell

Le pianiste Ethan Iverson au Newport Jazz Festival, Rhode Island, il y a quelques années
Joe Giblin Associated Press Le pianiste Ethan Iverson au Newport Jazz Festival, Rhode Island, il y a quelques années

Pour être attendue, elle l’était avec une impatience marquée. Quoi donc ? La publication d’un dialogue musical poursuivi lors d’une froide soirée de janvier 2017 au Village Vanguard à New York. La publication, devrait-on spécifier, d’un sommet, puisque le pianiste Ethan Iverson et le trompettiste Tom Harrell en étaient les acteurs. Voilà donc que cette rencontre vient de sortir sous l’étiquette ECM sous le titre Common Practice avec Ben Street à la contrebasse et Eric McPherson à la batterie. En fait, il s’agit du premier album d’Iverson sous ECM.

Ah ! Iverson, on l’adore ! Encore plus depuis qu’il a quitté The Bad Plus, car ainsi plus personne ne peut brider son art, son parcours, son travail d’encyclopédiste. À preuve : son blogue Do the Math, qu’il alimente depuis plus de 15 ans par ses analyses de la musique des autres, ses entretiens avec les cadors du jazz, mais aussi ceux de la musique classique, dont… Marc-André Hamelin ! Grand admirateur de ce dernier, Iverson propose sur son blogue une très longue et savante entrevue. Mais revenons à Common Practice.

Notre pianiste étant un homme passablement malin, dans le sens le plus intelligent du terme, il a donc invité le trompettiste Harrell et construit un programme fait essentiellement de standards : The Man I Love, I Can’t Get Started, Out of Nowhere, All the Things You Are, etc. Plus précisément, il voulait que Harrell soit dans une situation différente de celle à laquelle il nous a habitués. Mais encore ? Il voulait que nous, les amateurs, entendions Harrell ciseler les notes des grands thèmes du jazz et non les pièces originales qui composent la grande majorité de ses enregistrements.

Le résultat est à la fois étonnant et beau. Tout bêtement. Il en est ainsi parce qu’à la différence des deux autres pianistes réputés inclinés à la musique classique, soit Keith Jarrett et Brad Mehldau, Iverson possède un jeu exempt de préciosités. Tout sentimentalisme a été banni. Autrement dit, le jeu de ce dernier oscille entre la clarté et la précision d’un Alfred Brendel ou d’un Arturo Benedetti et les déhanchements, les à-coups, d’un Thelonious Monk ou d’un Hampton Hawes. Son jeu est en fait l’un des plus passionnants de l’histoire. Point.

Tom Harrell ? Dans son cas, nous voici dans l’obligation de rappeler tout d’abord que le pauvre homme souffre de schizophrénie depuis des lunes et des lunes.

On ne sait pas si les ravages de celle-ci sont à l’origine d’une mutation de son jeu ou si l’air du temps qui planait ce soir-là sur New York en général, et sur le Village Vanguard en particulier, avait fait le lit de la mélancolie, mais rarement a-t-on entendu un Harrell aussi fragile. Il parvient toujours à formuler une proposition simple, mais peine à y greffer une subordonnée sans tristesse. En d’autres termes, Harrell s’avère ici l’héritier parfait de Chet Baker.

Quant au batteur Eric McPherson et au contrebassiste Ben Street, il faut souligner que, si Iverson les a choisis, c’est que ces deux bonshommes, outre évidemment une maîtrise hors du commun de leur instrument respectif, sont eux aussi des savants. L’un et l’autre sont réputés étudier et travailler jour après jour les compositions de tous. Tout cela fait que ce disque, ce Common Practice, est un très grand disque.

En concert cette semaine

Tous les mercredis, la Casa Obscura, située au 4381 de la rue Papineau, propose une soirée d’improvisation souvent animée par le « plus meilleur » saxophoniste alto de ce côté-ci de l’Atlantique, soit évidemment Jean Derome. Mercredi prochain, le 27 novembre, c’est plutôt le contrebassiste Nicolas Caloia qui animera cette série baptisée Mercredimusics, tandis que la semaine suivante, le 4 décembre, ce sera au tour de Susanna Hood, en voix et en danse, de faire de même. Pour de plus amples informations :
casaobscura
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Common Practice

Ethan Iverson Quartet avec Tom Harrell, ECM