Chicago bouche bée devant l’OM

Le chef Yannick Nézet-Séguin a remercié les spectateurs de Chicago pour «la qualité et l’intensité de l’écoute» dont ils ont fait preuve.
Photo: François Goupil Le chef Yannick Nézet-Séguin a remercié les spectateurs de Chicago pour «la qualité et l’intensité de l’écoute» dont ils ont fait preuve.

Le silence. Un véritable recueillement comme nous n’en avions pas vu dans une salle de concert aux États-Unis. Puis, un public debout, un triomphe véritable. Le pari de Yannick Nézet-Séguin de faire débuter l’Orchestre Métropolitain, mardi, chez nos voisins du sud, avec une symphonie de Bruckner a réussi.

Jouer la 4e Symphonie de Bruckner à Chicago alors que l’on ne vient ni de Vienne, ni de Berlin, ni d’Amsterdam, c’est un peu, sur papier, comme si une équipe de hockey française se piquait d’organiser un match de démonstration au Centre Bell !

Le Symphony Center de Chicago, bâti en 1904, abrite l’orchestre le plus réputé du monde pour la qualité de ses cuivres — notamment son pupitre de cors —, mené entre 1966 et 2013 par le très réputé Dale Clevenger. Or la Quatrième de Bruckner débute par un solo de cor et repose largement sur la solidité et la cohésion des cors, trompettes, trombones et tuba.

Les spectateurs de Chicago, qui ont tout vu et tout entendu dans cette salle en la matière, ont ovationné les musiciens québécois.

Une œuvre montréalaise en rappel

Personne n’a flanché parce que l’équipe n’était nullement tétanisée par l’enjeu ; elle était heureuse d’être là. Et, justement, ce que les spectateurs ont admiré, ce n’est pas tel ou tel pupitre, au fond, c’est le groupe et son engagement au service d’une vision dont le soin du détail, la variété des inflexions et des coloris ont laissé les auditeurs bouche bée.

Cet état de sidération positive n’a pas échappé aux musiciens sur scène et les premiers mots de Yannick Nézet-Séguin au public ont été un remerciement pour « la qualité et l’intensité de l’écoute ». Le chef a ensuite présenté le rappel : la fin du Poème (1939) de la compositrice montréalaise Violet Archer.

Depuis la prestation de dimanche à la Maison symphonique de Montréal, nous avons eu le recul pour réfléchir sur les éléments qui sont en train de s’amalgamer et de conforter Yannick Nézet-Séguin dans cette intuition précoce et téméraire que Bruckner serait un compositeur qui marquerait sa carrière de musicien.

Au fond, maîtriser la musique de Bruckner, c’est trouver la clé de la maîtrise du caractère organique de la musique. C’est aussi maîtriser la forme dans ce qu’elle a de plus complexe. Tout cela a l’air de tomber sous le sens, mais c’est exactement ce qui se perd dans « l’art de l’interprétation » aujourd’hui, où des moments spectaculaires ne s’amalgament pas en une vision.

Bruckner est une musique d’équilibre, de fusion et d’imbrication qui ne tolère pas la violence, la dureté, la brusquerie, les à-coups. Les organismes (donc les interprétations) peuvent être divers, mais la logique qui préside à l’organisation d’un « tout ordonné » doit être harmonieuse et imparable. C’est vers cela que tend aujourd’hui Yannick Nézet-Séguin. À 44 ans, il a 15 ou 20 bonnes années d’avance sur d’autres dans cette maîtrise-là. Les clés qu’il a trouvées dans le 2e mouvement vont lui ouvrir bien des portes de la sagesse, au-delà de Bruckner.

Le concert de Chicago a montré à quel point, même si les projecteurs sont tournés vers les cuivres, le socle de cet accomplissement est un engagement forcené, passionné, des cordes, qui incarnent les nuances et accents millimétrés (quelle extinction du mouvement lent !) et le feront sans doute de manière jubilatoire à New York et à Philadelphie.

En première partie, Joyce DiDonato se montre un excellent choix de soliste. Elle est adulée par le public et compense par des incarnations vibrantes et sensibles des aigus qui ne se libèrent pas avec l’éclat de jadis et un contrôle des pianissimos moins imparable. La soliste est merveilleusement soutenue par l’orchestre et son superbe clarinettiste solo Simon Aldrich, dont le rôle est ici majeur.

Christophe Huss est l’invité de l’Orchestre Métropolitain lors de sa tournée aux États-Unis.

Concert 1 de la tournée américaine de l’Orchestre Métropolitain

Mozart : trois extraits de «La clémence de Titus». Bruckner : «Symphonie no 4». Joyce DiDonato (mezzo-soprano), Orchestre Métropolitain, Yannick Nézet-Séguin. Chicago Symphony Center, mardi 19 novembre 2019.