Réapprendre à rêver d’orchestre

Le jour de l’annonce de sa nomination à vie à la tête de l’OM, Yannick Nézet-Séguin a partagé sa fierté d’être à la tête d’un orchestre ayant désormais un rayonnement international.
Photo: François Goupil Le jour de l’annonce de sa nomination à vie à la tête de l’OM, Yannick Nézet-Séguin a partagé sa fierté d’être à la tête d’un orchestre ayant désormais un rayonnement international.

Lancé comme un orchestre à rayonnement local, l’Orchestre Métropolitain (OM) connaît un essor aussi impressionnant qu’imprévu. Ses nouvelles ambitions redéfinissent les horizons pour les jeunes musiciens québécois. En tournée avec l’orchestre aux États-Unis, Le Devoir a discuté avec trois musiciens membres des grands établissements d’enseignements montréalais.

Le jour de l’annonce de sa nomination à vie à la tête de l’OM, Yannick Nézet-Séguin a partagé sa fierté d’être à la tête d’un orchestre ayant désormais un rayonnement international tout en n’ayant jamais eu recours à quelque recrutement international. Et c’est cette équipe, ce talent québécois, qui désormais s’illustre à Chicago, Paris, New York ou Amsterdam.

Cette perspective d’une équipe pleinement québécoise victorieuse, de nature à rendre jaloux les fans du Canadien de Montréal, peut-elle motiver les jeunes apprentis musiciens ?

« Il n’y a pas de statistiques » qui pourraient mesurer la motivation des étudiants de rester à Montréal pour faire carrière, nous dit Alain Cazes, tuba solo et professeur à l’Université McGill. « Mais cela donne un coup de fouet, reconnaît-il, car pour les étudiants le succès est une source d’inspiration. »

Ce qu’Alain Cazes, membre de l’orchestre depuis sa seconde année d’existence, a remarqué, c’est le regard et la considération.

« Dès que l’on commence à rayonner à l’étranger, une reconnaissance locale est attachée à ces activités internationales. Cela suscite un niveau d’attention accru de la part du public et des étudiants. On voit le produit sous un autre angle, en quelque sorte. »

« J’ai 63 ans, je vais partir à la retraite dans quelques années. Quand le poste va s’ouvrir, il va susciter un intérêt supplémentaire grâce à une espérance accrue de développement. Lorsqu’on regarde le cheminement de l’orchestre, l’ascension ne s’est en effet jamais arrêtée et il faut considérer cette promesse de croissance qui se concrétise par les tournées. »

Rajouter une couche

Pour la hautboïste solo Lise Beauchamp, professeure au Conservatoire de musique et d’art dramatique du Québec, « il faut d’abord comprendre d’où vient l’OM ».

« L’Orchestre Métropolitain a été créé en 1981 par des musiciens d’ici, formés dans les universités et conservatoires du Québec, pour jouer. Ces jeunes professionnels et professeurs souhaitaient créer des débouchés pour eux et leurs élèves, parce qu’il n’y en avait pas assez pour eux. »

De cette prémisse naît un sentiment de filiation. Pour prendre l’exemple du hautbois, Lise Beauchamp cite Bernard Jean. « C’était mon professeur au Conservatoire. Il était membre fondateur de l’OM. [Alors que j’avais 18 ans], il m’engageait comme surnuméraire entre autres à l’OM. Ensuite, Bernard Jean a pris sa retraite et j’ai obtenu le poste. »

Aujourd’hui, toute la section est formée d’anciens élèves de Bernard Jean.

« J’ai 55 ans, poursuit Mme Beauchamp; un jour je partirai pour passer le flambeau à des gens talentueux d’ici. Je sais que c’est une expression galvaudée, mais ça, c’est dans l’ADN de l’orchestre. Des professeurs ont créé cet orchestre pour générer du travail potentiel pour leurs meilleurs élèves. Maintenant, on rajoute une couche avec le rayonnement international, qui n’était évidemment pas prévu au départ, puisque notre niche était toute petite, que la mission était locale et que personne n’avait vu venir ce qui nous arrive là. »

Louis-Philippe Marsolais, corniste et professeur à l’Université de Montréal, pense que cette nouvelle histoire de l’OM « permet aux étudiants de rêver ». « Quand j’étais plus jeune, mon rêve, c’était l’OSM et c’était fermé. »

Nos interlocuteurs reconnaissent évidemment que « quelques Québécois sont rentrés à l’OSM », mais, poursuit M. Marsolais, « j’ai fait une dizaine d’auditions [à l’OSM] où ils n’ont pris personne. Pour les étudiants, c’est extrêmement décourageant, alors que je ne me rappelle pas une audition à l’OM où personne n’a gagné. »

Le corniste voit dans l’Orchestre Métropolitain « une famille ouverte qui, de par son mandat, laisse la place à chacun pour s’améliorer. Quel que soit le niveau du nouveau musicien qui rentre, on s’attend à ce qu’il se développe au cours des 5,10, 20 prochaines années. »

Le timbalier qui passait par là

Tous s’entendent pour dire que l’exemple le plus spectaculaire de ce contrat de confiance est l’entrée dans l’orchestre du jeune timbalier Julien Bélanger.

« Notre timbalier, membre fondateur, était Jean-Guy Plante qui, comme l’OM n’était pas très payant et ne l’est toujours pas, enseignait dans trois établissements, au Cégep de Saint-Laurent, au Conservatoire et à l’UQAM », raconte Lise Beauchamp. « Jean-Guy ne voulait pas participer à l’audition de son successeur. »

Et voilà que le concours qui se déroule derrière un écran opaque consacre Julien Bélanger, un étudiant de 2e cycle au conservatoire. En fait, il était venu voir comment se déroulait une audition et ne s’accordait aucune chance.

« Il était au cégep et avait à peine commencé à faire de l’orchestre au conservatoire. Un autre orchestre aurait dit : “ Erreur, pas d’expérience, c’est un bébé ! ”  Nous, on a dit : “ On va l’essayer ! ” Quand j’ai appris la nouvelle, j’étais fière pour le Conservatoire, j’ai tout de même dit : “ Mais c’est malade ; l’une des premières choses qu’il va faire dans sa vie c’est Elektra de Strauss, avec Yannick ! ” »

Il faut savoir que la carrure du jeu de timbale a une incidence sur toute la tenue rythmique de l’orchestre.

Gabrielle Dostie-Poirier, 2e basson, est rentrée à l’OM à sa sortie du Conservatoire, la piccolo Caroline Séguin est rentrée alors qu’elle y était encore élève. « C’est l’une des meilleures piccolos au monde », s’enthousiasme Lise Beauchamp.

« Marjorie Tremblay, qui joue à côté de moi, je lui ai enseigné alors qu’elle avait 18 ans. On parle d’amour à l’OM : il y en a du vrai ! On a le talent de chez nous. On a l’expertise pour lui enseigner. »

D’ailleurs, l’essor des dernières années rejaillit sur la qualité de l’enseignement. « Nos élèves sont nourris non seulement par notre jeu, non seulement par l’espoir de faire partie du bal, un jour mais aussi par la richesse de ce que Yannick apprend lui-même et apporte. Ce sont des vases communicants », se réjouit Lise Beauchamp.

De la filiation naît une grande famille, ce qui réjouit Louis-Philippe Marsolais. « L’OM, cela permet de rêver que la musique, c’est ça. »

Le monde est plein d’ensembles où des musiciens sont assis au fond de leur chaise, désabusés par la carrière qu’ils n’ont pas vraiment voulue. Face à cela, « arriver à l’OM, c’est comme pouvoir s’exclamer : « Ah, ça existe ! » C’est cela, la communauté pour faire de la musique ensemble et se parler en mettant les ego de côté ».

Et cela risque de durer.

Christophe Huss est l’invité de l’Orchestre Métropolitain lors de sa tournée aux États-Unis.