Oser forcer le destin

Parmi les raisons d'aller oser forcer le destin en allant jouer Bruckner aux États-Unis, il y a l'orchestre, et notamment ses cuivres. Ils ont été à la hauteur des espérances, de même que le clarinettiste Simon Aldrich.
Photo: Francois Goupil Parmi les raisons d'aller oser forcer le destin en allant jouer Bruckner aux États-Unis, il y a l'orchestre, et notamment ses cuivres. Ils ont été à la hauteur des espérances, de même que le clarinettiste Simon Aldrich.

Lorsqu’en 2006 Yannick Nézet-Séguin et le Métropolitain entamaient un parcours commun dans Bruckner, nous croyions sincèrement davantage à quelque hubris qu’à une vocation. Après trois symphonies (n° 9, 7 et 8), le scepticisme était bien ancré en raison d’une démarche pompeuse, pesante et d’une Huitième ne prenant pas en compte dans ses tempos la réverbération de l’église dans laquelle elle était jouée. Et puis quelque chose s’était passé lorsque le cycle avait abordé la Quatrième. Comme si les enjeux s’étaient relativisés, comme si quelque chose était devenu plus clair.

Bruckner, qui était un Graal, est devenu un fer de lance. Le Métropolitain et Yannick Nézet-Séguin vont, cette semaine, forcer le destin en se présentant en terre américaine (dont trois villes d’orchestres du « Top 5 ») avec Bruckner. Et c’est à nouveau la 4e Symphonie qui doit accomplir le miracle. Mais cette Quatrième-là vient après l’accomplissement de tout le parcours de l’intégrale et elle n’a plus grand-chose à voir avec cet enregistrement de 2011. Le principal défaut : le trio trop lent du 3e mouvement est totalement gommé. Ce Scherzo est désormais formidable d’incisivité et d’équilibre général, même si les violons peuvent être encore plus précis dans le trio justement.

Yannick dirige même les toux !

Il y a aussi beaucoup d’évolutions de fond, culturelles, dans l’écoute mutuelle des pupitres, dans la manière dont les trombones s’allient avec les cors, ou les flûtes avec les trompettes ; la façon dont les cuivres attaquent les notes, etc. À cela s’ajoute un creusement interprétatif plus profond et pertinent.

À ce titre, pour préserver la concentration de tous, un incident très rare est survenu, puisque Yannick Nézet-Séguin a interrompu la symphonie au début du 2e mouvement pour sermonner les tousseurs et leur demander d’être plus discrets. « Ce sera une meilleure expérience pour tous », a-t-il conclu sous quelques applaudissements. À la fin du concert, le chef a repris le micro afin de remercier le public pour l’écoute respectueuse après cette intervention.

Celui qui prêtait grande attention au 2e mouvement de Yannick Nézet-Séguin et du Métropolitain comprenait cette intervention. Ce volet sera la principale « marque de fabrique » des musiciens, leur véritable sceau sur cette symphonie auprès des mélomanes et connaisseurs, comme peuvent l’être le début du Finale chez Eugen Jochum ou la coda de l’œuvre chez Celibidache à Munich 1988 (coda qui, au passage, est la plus grande chose jamais immortalisée dans toute la discographie brucknérienne, toutes symphonies confondues et dans toutes les époques).

Il nous a semblé que, selon Yannick Nézet-Séguin, c’est du 2e mouvement que la symphonie tire son sous-titre de « Romantique ». Dans sa vision, ce mouvement s’inscrit en héritier de Schubert (9e Symphonie) et s’impose comme une pérégrination (la Wanderung romantique) imperturbable, mais infiniment variée et irisée, dont la perfection de l’équilibre débouche dans un climax sur une sorte de contemplation cosmique. Tout y est tellement soupesé que le concerto parallèle des cacochymes était particulièrement malvenu. Yannick Nézet-Séguin a eu raison d’intervenir : le public a écouté avec une attention redoublée, et ce qu’on lui donnait à écouter était fascinant.

Parmi les raisons d’aller oser forcer le destin en allant jouer Bruckner aux États-Unis, il y a l’orchestre, et notamment ses cuivres. Ils ont été à la hauteur des espérances, de même que le clarinettiste Simon Aldrich, véritable concertiste dans les deux airs de La clémence de Titus chantés par Joyce DiDonato, qui, en rappel, a choisi l’air de Cherubin « Voi che sapete » des Noces de Figaro. Là aussi, un très beau travail de détail dans l’accompagnement pour épouser la voix de la soliste devrait faire mouche lors de la tournée.

Quant à Joyce DiDonato, elle a fait chavirer la Maison symphonique. Il est vrai que d’entendre dans cette salle l’impact vocal d’une vedette du chant (on pense à Lise Davidsen dans Fidelio récemment) fait un effet bœuf. Dès les paroles de Sesto « Parto, Parto », DiDonato avait le public à ses pieds. Cela dit la voix a déjà été, par le passé, plus limpide sans cette légère matité dans les aigus ou cette mini trémulation dans les tenues. Mais cela est très mineur par rapport à l’impact, à l’incarnation et aux nuances admirables distillées par cette exceptionnelle chanteuse.

Joyce DiDonato et Yannick Nézet-Séguin

Mozart : 3 extraits de La clémence de Titus. Bruckner : Symphonie n° 4. Joyce DiDonato (mezzo-soprano), Orchestre Métropolitain, Yannick Nézet-Séguin. Maison symphonique de Montréal, dimanche 17 novembre 2019.