L’Orchestre Métropolitain cultive son humilité aux États-Unis

L’Orchestre Métropolitain voyagera avec la «4e Symphonie de Bruckner». Comment s’est fait le choix, risqué, de ce plat de résistance? «J’ai vraiment tenu mon bout!» s’exclame le chef Yannick Nézet-Séguin.
Photo: François Goupil L’Orchestre Métropolitain voyagera avec la «4e Symphonie de Bruckner». Comment s’est fait le choix, risqué, de ce plat de résistance? «J’ai vraiment tenu mon bout!» s’exclame le chef Yannick Nézet-Séguin.

Après son concert, dimanche soir à la Maison symphonique de Montréal, l’Orchestre Métropolitain (OM) s’exportera aux États-Unis pour quatre concerts, à Chicago, à Ann Arbor, à New York et à Philadelphie. Il s’agira, après le voyage en Europe en novembre 2017, de la seconde tournée internationale de la « famille » réunie autour de son chef à vie, Yannick Nézet-Séguin. « Je ne vois pas la tournée européenne de 2017 comme un moment unique, un point culminant dans notre histoire », confie le chef québécois, qui veut plutôt s’appuyer sur le succès de cette première tournée pour enclencher un mouvement.

Par ce second voyage, « nous prouvons que nous sommes dans un circuit international et que nous sommes là pour de bon », précise le chef au Devoir. « Après cette deuxième tournée, il y en aura une troisième, une quatrième, une cinquième. » Les plans pour la troisième ne sont pas encore concrétisés, car deux projets sont en balance, « mais je pense que le rythme d’une tournée tous les deux ans va être respecté », se réjouit Yannick Nézet-Séguin.

Un chef opiniâtre

L’OM voyagera avec la 4e Symphonie de Bruckner, un honneur réservé en général aux phalanges de Berlin, Vienne, Amsterdam, Leipzig ou Dresde. Comment s’est fait le choix, risqué, de ce plat de résistance ? « J’ai vraiment tenu mon bout ! s’exclame le chef. Bruckner n’est jamais le premier choix des présentateurs et des salles parce que le compositeur n’est pas réputé facilement vendable. » De plus, comme Carnegie Hall a présenté l’année dernière une intégrale Bruckner avec la Staatskapelle de Berlin et Daniel Barenboïm, il a fallu « insister », de l’aveu même du musicien. Mais « Bruckner est tout de même un compositeur qui nous a définis, l’OM et moi, et je pense que nous avons quelque chose de spécial à dire au niveau du son et de l’approche, surtout maintenant que le cycle a été mené à bien et que nous revisitons les œuvres. Pour moi, c’était le choix idéal, aussi pour mettre en valeur nos cuivres. Je suis resté inflexible, et ça a marché », se réjouit-il.

Pour ce voyage, l’OM amènera en soliste la mezzo-soprano Joyce DiDonato, qui chantera des extraits de La clémence de Titus de Mozart. DiDonato, qui fut la soliste du concert d’adieux de Yannick Nézet-Séguin à Rotterdam, partage avec le chef québécois l’honneur d’être « Artiste en perspective » de la présente saison du Carnegie Hall de New York. Deux projets les réuniront : le concert du Métropolitain le 22 novembre et, le 15 décembre, Le voyage d’hiver de Schubert pour lequel le chef deviendra pianiste. Ce cycle sera rodé le 8 décembre à Québec au Palais Montcalm pour le compte du Club musical.

« Le choix va de soi », aux yeux de Yannick Nézet-Séguin. « Comme l’idée de Perspective de Carnegie Hall est “ qui je suis et d’où je viens , le concert du Métropolitain, le second de la série, s’y intègre parfaitement. Mozart rappellera mes enregistrements d’opéras chez DG et en bis nous donnerons un extrait du Poème de Violet Archer. » Cette œuvre composée en 1939 par la Montréalaise Violet Archer (1913-2000) avait été présentée lors du concert d’ouverture de la saison.

Toujours plus haut

Après la tournée européenne de novembre 2017, Yannick Nézet-Séguin a constaté une évolution dans son travail musical avec les musiciens. « Tout est évolutif et l’objectif est “toujours plus haut”, mais ce n’est jamais une ligne droite. La tournée européenne a marqué un bond au niveau des possibilités expressives liées à la confiance en soi des musiciens. Le travail consiste à profiter de cette confiance en soi pour aller plus loin dans la prise de risques en ce qui touche au son, à l’articulation, à l’écoute chambriste. »

Cette tournée-ci, deux ans après, « arrive exactement à point ». « Le but n’est pas différent. Il faut continuer à visiter le monde avec notre son, notre union particulière. Simplement, le niveau de stress est bien moindre, car nous savons que nous avons traversé une tournée avec le succès que l’on connaît. » Le programme sera aussi moins intense, soit quatre concerts dans des salles importantes, dont une, Chicago, que le chef québécois n’a fréquentée qu’une fois, en 2014, avec son orchestre de Rotterdam. « J’avais dû hélas annuler mon rendez-vous avec l’Orchestre symphonique de Chicago pour cause de maladie en 2010 ou 2012 », précise-t-il.

Je sais très bien que rendu à Carnegie Hall, tout le monde au Métropolitain va dire : “Je ne peux pas croire que j’y suis !” Il y a encore cet émerveillement, ils ont encore de la peine à le réaliser. Moi aussi parfois je m’arrête et j’ai cet émerveillement. C’est très sain. Tout en cultivant la confiance accrue dans notre jeu, dans qui nous sommes, dans notre son et notre façon de faire de la musique, il est important de continuer à cultiver cette humilité.

Lors du voyage européen, il était beaucoup question de faire sauter le verrou de l’auto-sous-évaluation des musiciens. A-t-il vraiment sauté, au fond, ou est-il ancré dans l’ADN du Métropolitain ? « Où s’arrête l’auto-sous-évaluation et où commence le nécessaire besoin d’humilité en musique ? nous rétorque Yannick Nézet-Séguin. Il y a quelque chose de très beau à cette humilité. Elle change réellement la donne. Ce pour quoi j’adore par exemple travailler avec l’Orchestre de Philadelphie, c’est que je sens que les musiciens ont toujours cette humilité. Et nous ne parlons pas du tout d’un orchestre en crise de confiance. Ils sont au top et ils en ont conscience. C’est pareil au Met. »

« Je sais très bien que rendu à Carnegie Hall, tout le monde au Métropolitain va dire : “ Je ne peux pas croire que j’y suis !  Il y a encore cet émerveillement, ils ont encore du mal à le réaliser. Moi aussi parfois je m’arrête et j’ai cet émerveillement. C’est très sain. Tout en cultivant la confiance accrue dans notre jeu, dans qui nous sommes, dans notre son et notre façon de faire de la musique, il est important de continuer à cultiver cette humilité. »

Une vraie curiosité

Outre les objectifs internes, y a-t-il des messages à envoyer à l’extérieur, ici comme à l’international ? « Les choses changent. La perspective du contrat à perpétuité a aussi changé la vision des choses aux États-Unis. On me connaît comme étant à la tête de deux institutions reconnues au pays, mais savoir que l’Orchestre Métropolitain est l’institution qui m’a vu grandir, mais à laquelle je vais rester associé jusqu’à la fin de ma carrière, c’est un message très différent que si cette annonce n’avait pas eu lieu. »

Ici, les changements ont été visibles depuis la tournée précédente. « Il y a eu un gros changement du type d’appuis que nous recevons. Nous le sentons non seulement de la part des gouvernements, mais aussi du secteur privé. Les gens nous regardent différemment depuis deux ans. Mais cela se traduit aussi auprès du public, lorsque cet été nous avons joué au pied du mont Royal devant 35 000 personnes, contre 8000 à 10 000 habituellement. »

Cette reconnaissance et cette curiosité gagnent-elles déjà l’Asie, où Yannick Nézet-Séguin vient d’achever une tournée avec l’Orchestre de Philadelphie ? « Oui. Sans aller jusqu’à parler d’une majorité, je peux dire qu’une grande proportion de disques que j’ai signés dans les interminables séances de signature suivant les concerts était des disques de l’Orchestre Métropolitain. C’est la preuve d’une curiosité au Japon comme en Corée. » C’est prometteur !

Les concerts de la semaine

Philippe Jaroussky. Le contre-ténor vedette sera à Montréal avec les musiciens du Boston Early Music Festival Chamber Ensemble et la soprano Amanda Forsythe pour faire revivre le mythe d’Orphée et Eurydice à travers des airs empruntés à des compositeurs italiens du XVIIe siècle. À la salle Bourgie, le mardi 19 novembre à 19 h 30.

 

Charles Richard-Hamelin. Le pianiste québécois présente son nouveau programme de récital. Au menu, la 4e Sonate de Prokofiev, les Morceaux de fantaisie op. 3 de Rachmaninov et une seconde partie Chopin comprenant la 1re ballade, le 1er impromptu et culminant avec l’Andante Spianato et Grande polonaise brillante op. 22. À la salle Bourgie, le mercredi 20 novembre à 19 h 30.

Tournée américaine de l’Orchestre Métropolitain

Du 18 au 25 novembre. Concert à la Maison symphonique de Montréal, le 17 novembre, 19 h 30.