«Légion 90»: coup de coeur mélancolique

Le groupe Vilain Pingouin, en 1993
Photo: Francofolies de Montréal Le groupe Vilain Pingouin, en 1993

Samuel Busque, du vétéran groupe Noir Silence, envoie une photo, en complément d’entrevue. « Ç’a été pris backstage. » Une petite feuille coincée entre des cordes de guitare. Quelques mots-clés griffonnés, fragments de titres : François, Marche seul, Train… Oui, c’est la liste la plus récente des chansons que le tout aussi vétéran groupe Vilain Pingouin aligne en spectacle. « Pour moi, ça pourrait être un setlist de ZZ Top. C’est au moins aussi fort. Mais ça m’émeut pas mal plus. »

Pareil pincement au coeur ici. Et chez pas mal d’entre vous, assurément. Au local de la Légion des anciens combattants du rock québécois, ils ont tous les cordes de guitare sensibles. Beau gros flash mauve que Légion 90, un spectacle qui réunit sur une même scène les équipes de choc qui débarquèrent dans nos régions sur la même ligne de front : samedi au Club Soda, événement « historique » de la programmation du Coup de coeur francophone, se succéderont Noir Silence, Vilain Pingouin et les Frères à ch’val. La veille, Les Chiens et Urbain Desbois se partageront Le Ministère, Marc Déry présentera le spectacle de son nouvel album au Lion d’Or, et les Breastfeeders prendront d’assaut L’Esco.

Colloque du rock

Ça fait beaucoup d’histoire du rock en deux soirs. Une sorte de crash course (l’expression cogne plus fort en anglais). Un colloque du rock québécois, quoi. « Nous autres, les groupes qui chantaient en français, on avait vraiment l’impression à la fin des années 1980 de débarquer tous en même temps, de nulle part, comme s’il n’y avait rien eu avant », résume Éric Goulet, qui se lança corps et âme dans l’aventure de Possession Simple avant de rameuter Les Chiens. « La vérité, c’est qu’il y avait eu Madame, et Danger, pour nous signaler que ça se pouvait. » Danger, c’était le premier groupe rock de celui qui allait devenir le Polo des Frères à ch’val. « Rudy Caya des Pingouins m’a dit que c’est en voyant Danger qu’il a eu la piqûre. Il avait 16 ans, moi 21. Eh bien, c’était justement le but de Danger à l’époque, faire en sorte que les plus jeunes se reconnaissent dans notre musique et qu’ils la rendent à leur façon. Il faut savoir qu’en ce temps-là, le rock pur et dur n’avait pas vraiment de représentant à part peut-être Pagliaro, qui représente pour moi ce que Danger représentait pour Rudy. »

On avait vraiment l’impression, à la fin des années 1980, de débarquer tous en même temps, de nulle part, comme s’il n’y avait rien eu avant

Ils étaient nombreux à la porte d’entrée, mais ça passait sans se piler sur les pédales de fuzz. Parfaits Salauds, Colocs, mais aussi mais aussi Les Taches, Valium et ses Dépressifs, Satan Bélanger et ses Biberons Bâtis : du monde à la messe. Dans la foulée de l’Audiogram de Michel Bélanger, des Disques Double de Pierre Tremblay et de Gamma sous l’impulsion du très passionné Patrice Duchesne, sans oublier les labels multiples plus ou moins souterrains, ça y allait franco, c’est le cas de le dire. Au moment où avait lieu le premier Festival international de rock de Montréal (FIRM), l’industrie du disque et la scène alternative nourrissaient des ambitions et, forces parallèles ou alliées, se donnaient les moyens de ces ambitions. Solidarité, esprit de corps, affirmation identitaire, selon Busque. « Ce marché musical exponentiel n’a été possible que par notre proximité géographique et culturelle. Être à Dublin, ça aurait été notre hood, notre environnement. La providence nous a implantés en pleine Gaulefrancophonix. » Polo renchérit : « La scène étant plutôt restreinte, l’avantage était plus à la coopération qu’à la compétition. »

Durer, c’est se rassembler

À la différence des groupes des années 1960, qui se séparaient à 22 ans et se trouvaient des métiers pour adultes, les forces vives de notre rock ont été vivaces. Pas tuables, ou presque (salut Dédé Fortin, salut Denis « Piggy » D’Amour de Voivod). « Je suis de la vieille école, déclare Polo fièrement. Je n’ai fait ni cégep ni université, mon seul plan c’était partir sur la route et jouer. À 63 ans, je n’ai toujours pas de plan de carrière ni de gérant, j’ai simplement eu la chance d’avoir pu faire exactement ce que je voulais et continuer d’en vivre. » Modestement, n’ajoute-t-il pas. « On partage les instruments et les musiciens au besoin… » Busque, qui a travaillé de tous les côtés du métier, vit tout aussi bien la suite. « Tu connais ta place, tu joues à ta place, dans une « conscience » qui parfois devient désarmante. Ce n’est pas de l’indifférence ou du je-m’en-foutisme. Tu canalises ton énergie. Et tout naturellement, ceux qui restent se rassemblent. »

Éric Goulet existe en Monsieur Mono, il est l’un des Ringos, retrouve Les Chiens bon an mal an, enregistre du country en tant qu’Éric Goulet. Il est aussi réalisateur, arrangeur, etc. « C’est ma façon de gagner ma vie sans m’éloigner de la musique. Je demeure profondément un gars de band. Je me suis toujours vu dans la continuité des groupes des années 1960. Dans le temps de Possession Simple, le grand guitariste Arthur Cossette avait relancé les Jaguars, avec des jeunes musiciens, dont Guylaine [Maroist] à la guitare rythmique. Arthur voulait jouer, et nous autres, c’était pareil. Et c’est encore ça. Jouer, jouer, jouer. » Tous le disent. T’es dans un groupe pour jouer. Le plus souvent possible. Et aussi longtemps que le corps tiendra. « On a de sérieux avertissements de santé », dit Polo sans qu’on lui demande. « Mais le plaisir de jouer, c’est plus fort que tout. Y a pas de retraite pour nous autres parce que c’est le même beat qui continue. »

Toutes les informations concernant ces spectacles se trouvent sur le site coupdecoeur.ca.