«Lucia di Lammermoor» sans ambages

Kathleen Kim n’est pas un monument d’émotion à fleur de peau, mais la voix est très sûre et bien menée.
Photo: Yves Renaud Kathleen Kim n’est pas un monument d’émotion à fleur de peau, mais la voix est très sûre et bien menée.

Le verdict concernant la production de Lucia di Lammermoor présentée à l’Opéra de Montréal est, pour une fois, sans ambages : c’est impeccable, net, respectueux, dramatiquement sensible, sans fioritures, élégant et bien distribué.

Ici, pas de dérapage de qui que ce soit, tel l’éclairagiste du récent Eugène Onéguine qui se prenait pour un artiste visuel et « peignait » les champs de blé en fuchsia ou en orange. Autre amélioration notable par rapport à ce spectacle d’ouverture, le chef, Fabrizio Ventura, ne fait pas assaut d’un dramatisme ravageur, mais maîtrise le style, la carrure et cadre l’action musicale avec pertinence à la tête d’un Orchestre Métropolitain jouant à son niveau. L’homogénéité de la réussite est donc le principal atout de ce Lucia di Lammermoor.

Un trio très efficace

Sur le plateau, tous les rôles sont bien distribués. On craint un temps pour l’émission trop couverte du Raimondo d’Oleg Tsibulko, mais la voix s’ouvre au fur et à mesure de l’avancée du spectacle, et son annonce de l’assassinat d’Arturo par Lucia est excellente. On remarquera la qualité des jeunes éléments de la distribution, Florence Bourget et Rocco Rupolo, un ténor à suivre avec attention.

La venue de Mario Bahg, vainqueur du Concours musical international de Montréal, en Arturo, tient du grand luxe. Quant au trio majeur, il est remarquable. Gregory Dahl, après une première intervention crispée, est bien plus à l’aise en Enrico qu’en Hollandais volant (à Québec l’été dernier) et distille son fiel avec vigueur. Kathleen Kim n’est pas un monument d’émotion à fleur de peau, mais la voix est très sûre, bien menée et d’une fabuleuse efficacité en ce qui a trait à la projection.

Après une telle représentation on comprend pourquoi Frédéric Antoun veut lâcher Così fan tutte et le répertoire mozartien. Il va même très vite se sentir à l’étroit dans les habits d’Alfredo, de La Traviata, qu’il endossera multiplement à partir du printemps prochain. La voix, très à l’aise et malléable dans les aigus, est en train de gagner un cuivre qui va appeler petit à petit des emplois moins solaires.

Michael Cavanagh témoigne d’une très intelligente lecture dramatique de l’oeuvre. Dans cette production, le chapelain Raimondo est bien plus mouillé dans les basses oeuvres de la famille Ashton qu’on le voit habituellement. Si c’est Lucia qui commet le meurtre, Raimondo a du sang sur les siennes. On le voit fournir l’arme du crime et s’en laver les mains au sens propre.

La blanche pureté de Lucia tranche avec les sombres ambiances (costumes, atmosphères) qui la cernent. Sa folie latente (les apparitions hallucinatoires de l’Acte I) ne demande qu’à décompenser sous la pression manipulatrice de son machiavélique entourage. À la fin du spectacle, les spectres des défunts (nous sommes en Écosse !) viennent recueillir l’infortuné Edgardo.

Tout cela est cadré et mis en place avec une grande efficacité et vaut le détour.

Lucia di Lammermoor

Opéra de Gaetano Donizetti. Avec Kathleen Kim (Lucia), Frédéric Antoun (Edgardo), Gregory Dahl (Enrico), Oleg Tsibulko (Raimondo), Mario Bahg (Arturo), Rocco Rupolo (Normanno), Florence Bourget (Alice), Choeur de l’Opéra de Montréal, Orchestre Métropolitain, Fabrizio Ventura. Mise en scène : Michael Cavanagh. Décors : Robert O’Hearn. Costumes : Opéra de Montréal. Éclairages : Anne-Catherine Simard-Deraspe. Salle Wilfrid-Pelletier, le 9 novembre 2019. Reprises les 12, 14 et 17 novembre.