Edward Gardner, la mort et les gants blancs

Edward Gardner
Photo: Benjamin Ealovega Edward Gardner

Dans le cadre du processus de sélection du prochain directeur musical de l’Orchestre symphonique de Montréal, Edward Gardner, probablement le chef qui enregistre le plus de disques au monde ces temps-ci, était un candidat intéressant. Il est un musicien admiré d’artistes québécois tels que Louis Lortie, qui aime faire des disques avec lui, et son répertoire intègre très naturellement le XXe siècle.

Lorsqu’Edward Gardner dirigeait le Philharmonique de New York en avril 2018 dans le Concerto pour orchestre de Bartók, de nombreux recruteurs d’orchestres d’Amérique du Nord en recherche de futurs chefs étaient dans la salle. Montréal a réussi à l’attirer pour ce concert test. De notre point de vue, malgré toutes les apparences qui plaident en faveur de cet excellent chef, il s’agit de la troisième grande déconvenue du processus, après Susanna Mälkki et David Robertson. Parvenir à conjuguer un tel degré de brillance, ou d’agrément sonore, et un si haut niveau d’insignifiance musicale tient quasiment de la gageure, voire de la performance.

De Britten à Rachmaninov

De ce point de vue, la courbe est quasiment linéaire, l’encéphalogramme musical est plat, des cinq premières minutes de la Sinfonia da Requiem de Britten aux cinq dernières des Danses symphoniques de Rachmaninov. Les deux oeuvres sont un cri. Britten parle du monde, qui est rendu au début de sa seconde Guerre. Pacifiste, il a en tête les images de la Grande Guerre (1914-1918), qui vont marquer quinze ans plus tard son War Requiem. Rachmaninov parle de lui-même, de ses hallucinations, de ses cauchemars, de son angoisse de la mort.

Prenons Britten. Vous avez peut-être en tête les images de la série Downton Abbey, cette fracture dans les esprits (un « jamais plus comme avant »), cette plaie indélébile… Toutes ces déchirures ne passent pas seulement par des décibels. Elles s’incarnent, dans cette oeuvre militante, à travers des ambiances sonores. De cela, Gardner, qui ne joue que de dynamiques, ne laisse rien paraître. La raucité, la méchanceté du 2e volet, la désespérance de la reprise du thème de l’andante molto tranquillo du « Requiem aeternam » (3e mouvement), la forêt angoissée du « Lacrymosa » (écoutez la version de Rudolf Kempe !) sont aussi éludées que les grincements et affres des Danses symphoniques de Rachmaninov, au profit d’une sorte de gentil « concerto pour orchestre » à la Charles Dutoit qui ne veut rien dire.

Qu’on ne nous méprenne pas. Orchestralement, tout cela est absolument remarquable. Le seul problème est que cela ne raconte absolument rien. C’est une sorte de musique en combinaison latex sur laquelle la signification des oeuvres n’a pas de prise. La mort (omniprésente chez Rachmaninov et Britten) est abordée avec des gants blancs qu’il convient de, surtout, ne pas salir.

Heureusement le concert faisait aussi place au meilleur altiste du monde, le Français Antoine Tamestit. Il a interprété le Concerto pour alto de William Walton, une oeuvre que Gardner a enregistrée avec James Ehnes. Ce fut le moment le moins spectaculaire, mais le plus substantiel du concert, car d’une grande subtilité et justesse de tempos (jamais avachis) et de coloris, notamment dans la juxtaposition d’aigus rayonnants et de médiums graves chaleureux à la fin de l’oeuvre.

Tamestit mérite évidemment de revenir, d’autant que l’OSM n’a pas programmé Harold en Italie de Berlioz depuis des lunes, ce qui est un scandale en soi.

Pour le reste, face à François-Xavier Roth et à ses (vrais) pairs, on oublie totalement monsieur Gardner…

Edward Gardner et les Danses symphoniques de Rachmaninov

Britten : Sinfonia da Requiem. Walton : Concerto pour alto. Rachmaninov : Danses symphoniques. Antoine Tamestit (alto), Orchestre symphonique de Montréal, Edward Gardner. Maison symphonique de Montréal, dimanche 10 novembre 2019.